Depuis le 12 juillet, la Tunisie vit au rythme des coupures tournantes. Une canicule historique a poussé la demande d’électricité vers des sommets que le parc national ne peut plus suivre. Le 22 juillet, Kaïs Saïed a convoqué une réunion de crise à Carthage, révélant l’ampleur d’un retard bien antérieur à la chaleur.

Par Karim Benyahia

Le mercredi 22 juillet, le palais de Carthage a servi de salle des machines. Kaïs Saïed y a réuni en urgence les responsables du secteur énergétique, exigeant la fin immédiate des interruptions dépassant vingt-quatre heures. Dehors, le thermomètre frôlait les quarante-neuf degrés et la Société tunisienne de l’électricité et du gaz, la STEG, imposait depuis dix jours des coupures tournantes à des millions de foyers. Le contraste était saisissant entre la solennité de la réunion et la banalité désormais installée de la coupure. La demande de pointe s’est approchée des six mille mégawatts, très au-delà d’une capacité de production locale que les données publiques situent autour de quatre mille six cents. L’écart, ce jour-là, s’est mesuré en heures d’obscurité.

Officiellement, la faute revient au ciel. La vague de chaleur qui accable le pays a fait bondir la consommation, portée par une climatisation devenue vitale. Mais la mécanique de la pénurie était en place bien avant l’été. La STEG, entreprise publique en situation de monopole, produit à partir d’un parc largement dépendant du gaz naturel, dont une part significative provient d’Algérie. Son endettement, accumulé au fil des ans, a freiné l’investissement dans de nouvelles capacités comme dans l’entretien du réseau. Chaque pic de demande met à nu une équation restée sans solution depuis une quinzaine d’années.

L’histoire de la STEG résume celle d’un choix différé. Pendant des années, l’entreprise a maintenu des tarifs administrés inférieurs à ses coûts, creusant un déficit que l’État a comblé par la subvention plutôt que par la réforme. Les projets de nouvelles centrales ont pris du retard, les interconnexions promises sont restées largement sur le papier, et la part du renouvelable dans le bouquet électrique demeure marginale au regard d’un ensoleillement pourtant exceptionnel. La canicule de juillet n’a fait qu’avancer l’échéance d’une crise que tout le monde voyait venir sans jamais la traiter à la racine.

La réponse de l’État a d’abord été verbale. Le chef de l’État a ordonné des mesures immédiates, dénoncé les défaillances et promis des comptes. Les autorités mettent en avant l’accélération de la transition vers le solaire, dont le potentiel tunisien est considérable, et évoquent des importations d’appoint pour passer le cap. Mais la gouvernance du dossier illustre les limites du moment politique. Kaïs Saïed, qui a limogé sa ministre de l’Énergie en avril et confié l’intérim du secteur, gouverne un exécutif où les conseils des ministres se sont raréfiés. La cheffe du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri, dispose d’une marge d’action étroite dans un système présidentiel très centralisé.

Pour les Tunisiens, la coupure n’est pas une abstraction. Dans le Grand Tunis comme dans les régions intérieures, des quartiers entiers ont été privés simultanément d’eau et d’électricité, parfois plus d’une journée durant, les stations de pompage dépendant elles-mêmes du courant. Les réfrigérateurs cèdent, les nuits deviennent irrespirables, les personnes fragiles s’exposent. Les hôpitaux, les commerces et les administrations improvisent, entre groupes de secours et fermetures anticipées. Sur les réseaux sociaux, les témoignages de nuits blanches et de denrées avariées se multiplient, nourrissant un ressentiment diffus contre un service public à la peine. Le délestage, présenté comme une mesure technique de sauvegarde du réseau, se vit sur le terrain comme une rupture du service le plus élémentaire, celui qui distingue un État qui fonctionne d’un État qui promet.

Les entreprises paient elles aussi le prix de l’instabilité. Les organisations patronales, l’UPMI et la Conect, ont signalé des arrêts de machines, des matières premières perdues et des livraisons à l’export retardées. Dans une économie déjà fragile, où la moindre commande manquée pèse, l’électricité intermittente agit comme un impôt invisible sur la production. Les industriels qui le peuvent s’équipent de groupes électrogènes, reportant sur leurs coûts ce que la puissance publique ne garantit plus. Ceux qui ne le peuvent pas subissent, et la compétitivité du pays s’érode un peu plus à chaque été.

Derrière l’incident se joue une dépendance stratégique. En s’approvisionnant en gaz algérien pour combler son déficit, la Tunisie remet une part de sa sécurité énergétique entre les mains d’un voisin dont les priorités lui échappent. Alger, engagée dans ses propres arbitrages entre consommation intérieure et exportations, n’a aucune obligation de faire de la Tunisie une priorité. La transition vers le renouvelable, souvent invoquée, se heurte à la lenteur des procédures, à la fragilité financière de l’opérateur historique et à l’absence d’un cap clairement financé. La crise met ainsi en concurrence deux temporalités, celle de l’urgence, qui commande d’acheter du courant à tout prix, et celle de l’investissement, qui seul pourrait desserrer l’étau. Diversifier les sources d’approvisionnement, relier davantage le réseau tunisien à ses voisins, ouvrir la production à des opérateurs privés : les pistes sont connues, mais chacune suppose des arbitrages politiques que le pouvoir a jusqu’ici esquivés.

En définitive, le délestage tunisien n’est pas seulement un accident climatique ; il révèle l’usure d’un modèle où un opérateur endetté porte seul le poids d’un service devenu structurellement déficitaire. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas tunisien, est celle de savoir combien d’étés un État peut affronter à coups de réunions de crise avant que la panne ne cesse d’être exceptionnelle pour devenir la norme. Le thermomètre finira par baisser ; le retard d’investissement, lui, restera.