Un rapport de l’ONG ACLED publié le 23 juillet dresse la carte d’une guerre méconnue : celle des sites aurifères du Burkina Faso, du Mali et du Niger, où le JNIM finance sa progression. En dix ans, mille cent quatre-vingt-cinq incidents violents ont ensanglanté les zones minières du Sahel central.

Par Aïssatou Diallo

Le 23 juillet, l’organisation ACLED a mis en ligne un document au titre sans équivoque, « Extraction sous le feu ». Sur mille cent quatre-vingt-cinq incidents violents recensés autour des sites miniers du Burkina Faso, du Mali et du Niger entre janvier 2015 et juin 2026, un chiffre retient l’attention : le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, le JNIM d’Iyad Ag Ghali, apparaît impliqué dans quarante-deux pour cent d’entre eux, soit autant que l’ensemble des armées nationales réunies. La statistique déplace le regard. Longtemps décrit comme une insurrection idéologique, le jihad sahélien se lit désormais aussi comme une entreprise, adossée à la ressource la plus liquide du sous-sol régional, l’or. Ce déplacement du regard n’est pas anodin : il fait de la question minière le cœur, et non plus la périphérie, du conflit sahélien.

Le mécanisme est méthodique. Sur les quarante-quatre sites étudiés, trente-neuf produisent de l’or, et ces derniers concentrent à eux seuls quatre-vingt-dix pour cent des violences relevées. Le JNIM ne se contente plus de rançonner les orpailleurs de passage. Il transforme des exploitations artisanales en bases semi-permanentes, y installe ses combattants, contrôle l’approvisionnement en carburant et en explosifs, et prélève une fiscalité de fait sur chaque gramme extrait. Dans les régions maliennes de Kayes et de Sikasso, des exploitants étrangers, notamment chinois, figurent parmi les cibles privilégiées de ce racket organisé. Les chiffres donnent la mesure du basculement : sur onze années, la violence s’est concentrée là où le métal affleure, à mesure que le reste de l’économie légale se rétractait. La rente aurifère, jadis symbole d’espoir, alimente la machine de guerre qui la protège.

Ce basculement s’inscrit dans une décennie de ruée. La flambée du cours de l’or, valeur refuge des investisseurs en temps d’incertitude, a multiplié les sites artisanaux à travers le Sahel, souvent hors de tout cadre légal. Là où l’État voyait une manne fiscale à capter, les groupes armés ont vu un gisement de financement à sécuriser. La géographie a fait le reste : les zones aurifères se superposent aux confins mal administrés, aux marges frontalières et aux territoires que les armées peinent à tenir. La ressource et l’insurrection ont poussé sur le même sol, et se disputent aujourd’hui la même terre.

Face à cette prédation, les juntes au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey ont fait de la souveraineté minière un mot d’ordre. Le colonel Assimi Goïta, le capitaine Ibrahim Traoré et le général Abdourahamane Tiani, réunis depuis 2023 au sein de l’Alliance des États du Sahel, ont nationalisé des permis, créé des sociétés publiques et promis que l’or financerait enfin le développement plutôt que l’étranger. Mais l’ambition se heurte à une réalité brutale : l’État ne contrôle pas les territoires où le métal se trouve. Reprendre la ressource suppose d’abord de reprendre la terre, et sur ce terrain les résultats militaires demeurent incertains.

Pour les orpailleurs, pris en tenaille, la voie est étroite. Travailler sous la coupe du JNIM revient à financer l’insurrection ; s’y refuser expose aux représailles. Des villages entiers vivent désormais sous une double taxation, celle des groupes armés et celle des forces régulières, chacune exigeant sa part au nom de la protection. Beaucoup n’ont pas le choix : creuser reste, dans ces régions, l’un des rares revenus disponibles, fût-il au prix d’une allégeance armée. L’économie informelle de l’or, qui faisait vivre des centaines de milliers de familles parmi les plus pauvres du monde, se militarise. Le puits, l’échoppe du comptoir et la piste deviennent des positions stratégiques, disputées les armes à la main.

En amont comme en aval, la filière tout entière se recompose. Le métal extrait sous contrôle jihadiste ne disparaît pas ; il rejoint des circuits de contrebande qui aboutissent aux raffineries et aux places de négoce du Golfe, brouillant la frontière entre or licite et or de guerre. Les comptoirs régionaux, les transporteurs et les intermédiaires transfrontaliers se retrouvent maillons d’une chaîne dont ils ne maîtrisent ni l’origine ni la destination. La convergence, désormais assumée, entre le JNIM et le Front de libération de l’Azawad ajoute une dimension nouvelle, mêlant agenda séparatiste et logistique jihadiste autour des mêmes gisements.

Le rapport éclaire ainsi une bascule stratégique. En s’emparant des ressources, le JNIM ne cherche pas seulement à se financer ; il livre, selon les termes des analystes, une guerre économique aux États qu’il combat, les privant des recettes censées asseoir leur légitimité. Pour les capitales sahéliennes, l’enjeu est existentiel. Chaque site échappant à leur autorité est une recette qui s’évapore et une preuve, aux yeux des habitants, que la protection promise ne suit pas la carte des richesses. Les paramilitaires russes de l’Africa Corps, appelés en renfort pour sécuriser ces zones, se retrouvent partie prenante d’un affrontement où le contrôle d’un site vaut désormais celui d’une capitale.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sahélien, est celle de savoir comment un État peut prétendre à la souveraineté sur une richesse qu’il ne tient pas physiquement. En faisant de l’or le nerf de la guerre, les groupes armés ont trouvé une source de financement que ni les sanctions ni les offensives n’ont, jusqu’ici, réussi à tarir. Tant que le lingot circulera plus vite que les troupes, la promesse d’une souveraineté minière restera, pour Bamako, Ouagadougou et Niamey, une frontière que la carte affiche mais que le terrain refuse.