
L’Assemblée des représentants du peuple a approuvé, le 10 juillet, le Plan de développement 2026-2030 de la Tunisie. Un texte qui vise 4,2 pour cent de croissance et la réduction du déficit, mais que moins de quatre députés sur dix ont soutenu, révélant la fragilité du pacte économique de Kaïs Saïed.
Par Karim Benyahia
Le 10 juillet 2026, l’Assemblée des représentants du peuple a adopté, à Tunis, le projet de loi approuvant le Plan de développement 2026-2030 de la Tunisie. Le vote, acquis par soixante-quatre voix pour, vingt-quatre contre et quinze abstentions, a suffi à faire passer le texte, mais il a surtout révélé un soutien de moins de quatre députés sur dix. L’adoption est intervenue au terme de plusieurs jours de débats souvent tendus dans l’hémicycle. Pour un document censé tracer le cap économique du pays pour cinq ans, l’adhésion parlementaire paraît singulièrement mince.
Le plan affiche des ambitions élevées. Il vise un taux de croissance avoisinant 4,2 pour cent, la réduction progressive du déficit budgétaire à environ 3 pour cent du produit intérieur brut et le maintien de l’endettement sous la barre des 80 pour cent à l’horizon 2030. Il promet de ramener la pauvreté sous les 15 pour cent, de hisser l’indice de développement humain au rang des nations les plus avancées et de porter la part des énergies renouvelables à 35 pour cent du bouquet électrique. Il promet aussi la création de centaines de milliers d’emplois, un rééquilibrage en faveur des régions intérieures longtemps délaissées et la relance de secteurs jugés stratégiques, des phosphates au textile en passant par l’économie numérique. Le président de l’Assemblée, Ibrahim Bouderbala, y a vu l’ouverture d’une nouvelle étape pour le pays.
Le gouvernement de Sarra Zaâfrani Zenzri, nommée cheffe du gouvernement en mars 2025, défend une méthode qu’il présente comme inédite : la planification par la base. Consultations régionales, remontée des besoins locaux, primauté rendue à l’État stratège, le tout dans la droite ligne du projet de Kaïs Saïed, qui a fait de la souveraineté économique un mot d’ordre. Depuis la concentration des pouvoirs amorcée le 25 juillet 2021 et la Constitution de 2022, le chef de l’État entend rompre avec la décennie libérale de l’après-révolution et réhabiliter la commande publique comme moteur du développement. Le retour de la planification quinquennale, abandonnée depuis les années de libéralisation, se veut aussi un symbole : celui d’un État qui reprend la main sur une économie longtemps confiée aux mécanismes du marché et aux bailleurs étrangers.
Reste que les chiffres du présent contredisent les promesses du plan. La croissance tunisienne plafonne autour de 1,4 pour cent depuis plusieurs années, très loin de la cible de 4,2 pour cent. L’inflation, à 5,3 pour cent en juin, ronge encore le pouvoir d’achat, tandis que le chômage, particulièrement celui des jeunes diplômés, demeure massif. Le tourisme et les transferts de la diaspora, deux piliers traditionnels, ne suffisent pas à compenser la faiblesse de l’investissement productif. Les pénuries récurrentes de produits de base, du café au sucre en passant par certains médicaments, nourrissent une lassitude sociale que les grands objectifs macroéconomiques peinent à apaiser. Le dinar s’est déprécié, les réserves de change restent sous pression et le service de la dette absorbe une part croissante du budget, réduisant d’autant les marges de manœuvre. Les agences de notation maintiennent la Tunisie dans la catégorie spéculative, ce qui renchérit le coût de tout emprunt extérieur. Entre l’ambition affichée et le quotidien des Tunisiens, l’écart reste béant.
La question du financement est le talon d’Achille du dispositif. En rupture avec le Fonds monétaire international, dont il a publiquement rejeté les conditions en 2023, Kaïs Saïed a choisi de compter d’abord sur les ressources internes : mobilisation de l’épargne nationale, contribution des entreprises publiques, appel au patriotisme économique. Or ces leviers sont limités dans un pays où le secteur bancaire finance surtout la dette souveraine et où l’investissement privé, découragé par l’incertitude, reste atone. Le recours répété à la banque centrale pour financer le déficit fait par ailleurs planer la menace d’une poussée inflationniste, tandis que les partenaires traditionnels, de l’Union européenne aux monarchies du Golfe, conditionnent leur soutien à des gages de réforme. Sans afflux de capitaux extérieurs ni réforme des entreprises publiques déficitaires, la trajectoire du plan tient de la profession de foi plus que de la programmation rigoureuse.
Le faible soutien parlementaire illustre, en creux, l’état du système politique tunisien. L’Assemblée, élue fin 2022 avec une participation inférieure à 12 pour cent, dispose de pouvoirs rognés au profit de la présidence. Voter un plan quinquennal sans majorité franche revient à en fragiliser d’emblée la légitimité et l’exécution. L’opposition, largement muselée et dont plusieurs figures sont emprisonnées, dénonce un exercice en trompe-l’œil. Les bailleurs et les agences de notation, eux, guettent moins les intentions que les actes : réformes structurelles, soutenabilité de la dette et clarté du cadre des affaires. Le contraste est saisissant avec les grands plans de développement des années 1960 et 1970, portés par un parti unique et un large consensus national ; aujourd’hui, la mobilisation autour du projet paraît bien plus incertaine.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas tunisien, est celle de savoir si un État peut planifier son redressement sans les financements ni le consensus qui en garantissent la mise en œuvre. Pour Tunis, la voie est étroite : afficher une souveraineté économique retrouvée sans se couper des capitaux dont dépend l’investissement. En définitive, le Plan 2026-2030 n’est pas seulement un document technique ; il cristallise les rapports de force d’un régime qui a concentré le pouvoir mais reste comptable, devant sa population, de résultats qui se font attendre.















