Réunis à Ouagadougou le 10 juillet, les ministres de la Défense du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont reçu du capitaine Ibrahim Traoré la consigne de préparer la force unifiée de l’AES à une guerre de haute intensité. Un virage doctrinal lourd de sens pour un Sahel toujours en proie à l’insurrection jihadiste.

Par Aïssatou Diallo

Le 10 juillet 2026, au palais présidentiel de Ouagadougou, le capitaine Ibrahim Traoré, président du Faso et président en exercice de la Confédération des États du Sahel, a réuni les ministres de la Défense du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Le mot d’ordre transmis aux trois gouvernements a de quoi surprendre : préparer la force unifiée de l’Alliance des États du Sahel à une guerre de haute intensité, distincte des opérations de contre-terrorisme menées jusqu’ici par des armées nationales dispersées. Reçus en fin de matinée, les trois responsables ont pris acte d’une feuille de route pour l’an II de la Confédération.

L’annonce parachève deux années de construction accélérée. Née en septembre 2023 sous le nom d’Alliance des États du Sahel, puis muée en confédération, l’AES a fêté le 6 juillet son deuxième anniversaire. En rupture avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, qu’ils ont quittée, Bamako, Ouagadougou et Niamey ont additionné les symboles de souveraineté : passeport commun, projet de monnaie unique, esquisse d’un parlement confédéral et force conjointe de cinq mille hommes. Un fonds de solidarité, alimenté par un prélèvement sur les importations, et une compagnie aérienne commune complètent cet édifice institutionnel encore inachevé. Le tournant du 10 juillet ajoute une dimension doctrinale : il ne s’agit plus seulement de mutualiser des moyens, mais de refondre la manière même de faire la guerre.

Pour les trois juntes, la logique est cohérente. Après avoir chassé les forces françaises, fermé la base de Niamey aux Américains et noué un partenariat militaire étroit avec Moscou, notamment via l’Africa Corps qui a succédé au groupe Wagner, les dirigeants sahéliens veulent une armée capable de tenir un territoire, pas seulement de le patrouiller. Le général Assimi Goïta au Mali, le général Abdourahamane Tiani au Niger et le capitaine Traoré au Burkina partagent la conviction que la sécurité est la condition première de la souveraineté. La hausse des budgets de défense, la multiplication des promotions d’officiers, l’acquisition de drones et l’appel à la conscription participent de la même ambition. Les trois pays ont aussi lancé des projets d’industrie de défense, de la production de munitions à l’assemblage de véhicules blindés, présentés comme les prémices d’une autonomie stratégique.

Sur le terrain, pourtant, l’ennemi ne livre pas la bataille que l’on prépare. Les groupes affiliés à al-Qaïda, réunis au sein du Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, et ceux de l’État islamique au Sahel mènent une guérilla diffuse, faite d’embuscades, de mines et de blocus économiques. Fin 2025, le JNIM a asphyxié Bamako en s’attaquant aux convois de carburant, plongeant la capitale malienne dans la pénurie. Contre un adversaire mobile et enraciné dans les campagnes, la notion de guerre de haute intensité, empruntée aux affrontements entre armées conventionnelles, laisse perplexe. Les populations rurales, prises entre les exactions des insurgés et des opérations parfois brutales des forces régulières, en paient le prix au quotidien. Depuis le début de l’année, les attaques les plus meurtrières ont visé des garnisons isolées et des axes routiers, confirmant que l’initiative reste largement du côté des insurgés. Le nombre de déplacés internes, déjà supérieur à trois millions dans les trois pays, ne cesse de croître, et des pans entiers du territoire échappent au contrôle de l’État.

La mutualisation soulève aussi des questions de commandement et de moyens. Fondre trois armées aux doctrines, aux équipements et aux soldes hétérogènes en une force unifiée relève de la gageure logistique. Les trois États, parmi les plus pauvres du monde, financent leur effort de guerre sur des budgets déjà sous tension, au détriment de l’école et de la santé. La dépendance à l’égard des supplétifs russes, dont l’efficacité et le respect du droit humanitaire sont contestés, expose l’AES à une nouvelle forme de sujétion, quand bien même le discours officiel célèbre l’émancipation. Le retrait des missions onusiennes et européennes a par ailleurs privé les armées sahéliennes d’un appui aérien et logistique difficile à remplacer à court terme. La souveraineté militaire proclamée pourrait ainsi se payer d’une dépendance simplement déplacée.

L’enjeu dépasse les frontières sahéliennes. En durcissant son bras armé, l’AES adresse un message à ses voisins côtiers, le Bénin, le Togo et la Côte d’Ivoire, gagnés à leur tour par la menace jihadiste, et à une CEDEAO affaiblie qui peine à recoller les morceaux. La rhétorique de la haute intensité sert aussi de ciment politique interne : elle justifie la prolongation des transitions, l’ajournement des élections et la mise au pas des oppositions au nom de la guerre. Derrière l’argument sécuritaire se dessine une consolidation autoritaire que les partenaires occidentaux, désormais tenus à distance, observent sans réelle prise. En misant sur la fermeté, les capitales sahéliennes espèrent aussi transformer l’essai en attirant vers elles des partenaires venus d’ailleurs, de la Turquie à l’Iran, en quête de débouchés et d’influence.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sahélien, est celle de savoir si l’on gagne une insurrection en se préparant à une autre guerre que celle que l’on livre. Pour l’AES, la voie est étroite : muscler l’outil militaire sans négliger le développement, l’État de droit et le retour des services publics dans les zones reconquises. En définitive, le virage doctrinal du 10 juillet n’est pas seulement une affaire de stratégie ; il redessine les rapports de force d’un Sahel qui a fait de la souveraineté par les armes le cœur de son projet, au risque de confondre la fin et les moyens.