
L’inflation annuelle égyptienne est retombée à 12,2 % en juin, son plus bas niveau depuis des mois. Mais derrière l’accalmie des prix, l’économie du Caire demeure suspendue aux revues du Fonds monétaire international et à des privatisations sans cesse repoussées.
Par Karim Benyahia
Le chiffre a été accueilli au Caire comme une éclaircie. L’inflation annuelle égyptienne est retombée à 12,2 % en juin, contre 13 % en mai, selon les données publiées le 9 juillet. Après des années de vie chère qui ont laminé le pouvoir d’achat, le reflux offre au gouvernement un rare motif de satisfaction. Mais l’accalmie est en trompe-l’œil : le poste logement, eau et énergie, principal contributeur à la hausse des prix, progresse encore de plus de 31 % sur un an. Surtout, la désinflation doit moins à un redressement structurel qu’à la stabilisation d’une monnaie et à une discipline budgétaire dictées de l’extérieur. Le pic de plus de trente pour cent atteint lors des années de crise n’est d’ailleurs pas si lointain.
Car l’économie égyptienne demeure suspendue au calendrier du Fonds monétaire international. En décembre 2025, Le Caire et l’institution de Washington sont parvenus à un accord sur les cinquième et sixième revues de son programme, débloquant environ 2,5 milliards de dollars. Les septième et huitième revues, prévues en juin et novembre 2026, conditionnent le versement de 3,3 milliards supplémentaires à la poursuite des réformes. Chaque tranche est arrachée au prix d’engagements sur le change, les subventions et la place de l’État dans l’économie. Le pays vit, depuis plusieurs années, sous la perfusion régulière des créanciers multilatéraux et des bailleurs du Golfe. Ce programme, porté à environ huit milliards de dollars, avait été scellé au printemps 2024, peu après un accord géant avec les Émirats arabes unis pour l’aménagement de la presqu’île de Ras el-Hekma, dont les dizaines de milliards injectés avaient écarté le spectre de la cessation de paiement.
Le gouvernement dirigé par le Premier ministre Moustafa Madbouly, reconduit dans ses fonctions et reçu par le président Abdel Fattah al-Sissi le 6 juillet, met en avant ses efforts de redressement. Le remboursement intégral des arriérés dus aux compagnies énergétiques étrangères, longtemps évalués à plus de six milliards de dollars, a été présenté comme un signal de retour à la solvabilité. Le Fonds a d’ailleurs relevé à 4,5 % sa prévision de croissance pour l’exercice 2025-2026. La stratégie officielle affiche un cap clair : porter la part du secteur privé à plus de 65 % de l’activité d’ici 2030 et recentrer l’État sur ses fonctions régaliennes. Le pouvoir met aussi en avant la libéralisation du change de 2024, quand la livre fut laissée flotter et brutalement dévaluée pour assécher le marché noir des devises, une mesure qui rassura les marchés autant qu’elle pesa sur les ménages.
L’affichage se heurte pourtant à une réalité tenace. La grande promesse des privatisations, pièce maîtresse des engagements pris envers le FMI, avance à pas comptés. Les cessions d’actifs publics, régulièrement annoncées, sont tout aussi régulièrement repoussées, faute d’acquéreurs au prix espéré ou de volonté politique de céder des positions stratégiques. Le poids de l’armée dans l’économie, des cimenteries aux infrastructures, reste un obstacle que les créanciers évoquent avec prudence et que le pouvoir ne semble guère pressé de lever. Les recettes du canal de Suez, longtemps pilier des rentrées en devises, se sont effondrées avec les perturbations en mer Rouge, privant l’État d’une manne au plus mauvais moment ; les transferts de la diaspora et le tourisme n’ont que partiellement comblé le manque.
Pour les Égyptiens, la macroéconomie assainie a un coût social concret. La stabilisation des prix s’est accompagnée de dévaluations successives de la livre, d’une réduction des subventions et d’une hausse des tarifs publics qui ont amputé le niveau de vie des classes moyennes et populaires. Un habitant du Caire, cité par la presse, résume l’ambivalence : les indicateurs s’améliorent, mais le panier de la ménagère reste hors d’atteinte. L’écart se creuse entre la performance saluée par les marchés et le quotidien d’une population lasse des plans d’austérité successifs. Le service de la dette absorbe une part écrasante des recettes fiscales, laissant peu de place à la dépense sociale.
Cette tension révèle la nature du modèle égyptien. Le pays, pivot stratégique entre Afrique, monde arabe et Méditerranée, tire parti de sa position géopolitique pour lever des financements, du canal de Suez aux partenariats gaziers. Mais cette rente de situation nourrit une dépendance : tant que la croissance repose sur l’endettement extérieur et les grands projets d’infrastructure pilotés par l’État, la vulnérabilité aux chocs et aux humeurs des créanciers demeure. La désinflation actuelle consolide la façade sans traiter les fondations. L’équation démographique aggrave le défi : avec plus de cent millions d’habitants, le pays doit créer chaque année des centaines de milliers d’emplois pour absorber sa jeunesse.
Pour Le Caire, la voie est étroite : rassurer les marchés et les bailleurs sans étrangler une société déjà éprouvée. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas égyptien, est celle de savoir si une désinflation obtenue par la contrainte extérieure peut se muer en croissance autonome et partagée. En définitive, le reflux des prix n’est pas seulement une bonne nouvelle statistique ; il met à l’épreuve la capacité d’un État à s’émanciper de la tutelle de ses créanciers avant que la prochaine revue ne rappelle, à l’automne, l’étendue de sa dépendance. Le rendez-vous de novembre, huitième revue du programme, en fournira le prochain verdict.















