
Depuis le 1er juillet, les exportations de cobalt de la République démocratique du Congo sont paralysées par un blocage administratif. Premier producteur mondial du métal, Kinshasa affiche une ambition de souveraineté sur sa ressource stratégique, mais peine à en maîtriser l’exécution réglementaire au quotidien.
Par Éliane Moukoko
À Kolwezi comme à Lubumbashi, au cœur de la ceinture cuprifère du Katanga, les entrepôts se remplissent depuis le début du mois de sacs de cobalt que personne ne peut plus expédier. Depuis le 1er juillet, plusieurs sociétés minières ne parviennent plus à enregistrer leurs déclarations d’exportation : faute d’une notification officielle de l’Autorité de régulation et de contrôle des marchés des substances minérales stratégiques, connue sous son sigle d’ARECOMS, la chaîne administrative s’est grippée. Dès le 2 juillet, la Chambre des mines de la République démocratique du Congo a adressé à l’autorité un courrier pressant, réclamant une résolution rapide. Selon les professionnels du secteur cités par la presse spécialisée, jusqu’à vingt mille tonnes de métal pourraient rester immobilisées, soit des centaines de millions de dollars figés dans les hangars. Dans un pays qui fournit près de 76 % de l’offre mondiale de cobalt, l’incident dépasse la simple avarie logistique : il expose la distance entre l’ambition proclamée et la capacité de l’État à l’exécuter.
Le blocage n’a rien d’un accident isolé. Il prolonge une séquence engagée en février 2025, lorsque Kinshasa suspendit brutalement ses exportations de cobalt pour enrayer l’effondrement des cours, avant de basculer vers un régime de quotas confié à l’ARECOMS. En avril 2026, un décret a institué une réserve nationale de substances minérales stratégiques, chargeant la même autorité de stocker cobalt, lithium et germanium, puis de peser sur les prix en période de forte volatilité. Le ministre des Mines, Louis Watum Kabamba, a présenté ce dispositif devant le Conseil des ministres comme le socle d’une souveraineté économique retrouvée. L’architecture est ambitieuse : contrôler les volumes, capter la rente, réorienter la ressource vers l’industrie locale plutôt que vers les seuls acheteurs étrangers. La suspension de 2025 avait d’ailleurs porté ses fruits sur les cours, un temps propulsés à la hausse après des mois de dégringolade, confortant l’idée qu’en fermant les vannes, Kinshasa pouvait redresser les prix mondiaux.
La doctrine assumée par le sommet de l’État accompagne ce tournant. À la fin du mois de juin, à l’occasion du soixante-sixième anniversaire de l’indépendance, le président Félix Tshisekedi a réaffirmé sa volonté de transformer localement une richesse trop longtemps exportée à l’état brut, refusant qu’elle demeure une malédiction. La promulgation récente d’une loi sur le contenu local, qui impose sous-traitance, emploi qualifié et transfert de compétences aux opérateurs étrangers, vient compléter l’édifice. Sur le papier, la logique se tient : un pays qui concentre l’essentiel de l’offre mondiale devrait pouvoir en dicter les termes, à l’image d’un producteur pétrolier qui régule ses robinets.
L’exécution, elle, se révèle plus laborieuse que la théorie. En cherchant à tout encadrer, l’appareil administratif a fini par entraver le flux qui l’alimente. Les premiers exposés ne sont pas les grands groupes, mais les creuseurs artisanaux et les négociants locaux, dont les revenus dépendent d’une rotation rapide du métal et qui ne disposent d’aucune trésorerie pour absorber un gel de plusieurs semaines. Les sous-traitants congolais que la loi sur le contenu local prétend précisément protéger comptent parmi les premières victimes de la paralysie. À la base de la filière, un blocage réglementaire se traduit vite en salaires non versés et en dettes accumulées. Or le secteur artisanal fait vivre, selon les estimations courantes, plusieurs centaines de milliers de familles dans le sud du pays, et la moindre interruption se répercute aussitôt sur des économies locales déjà précaires.
Plus haut dans la chaîne, les rapports de force jouent contre Kinshasa. Le cobalt congolais alimente les batteries des véhicules électriques et les industries d’Asie et d’Occident, mais ses principaux exploitants, le chinois CMOC en tête, disposent de stocks, de réserves de trésorerie et d’alternatives. Les acheteurs, eux, savent attendre. Chaque semaine de blocage renforce leur position dans la négociation des prix et fragilise la crédibilité d’un fournisseur qui se rêvait maître du jeu. Le risque est double : décourager l’investissement de long terme et fournir aux industriels un argument supplémentaire pour diversifier leurs approvisionnements, notamment vers l’Indonésie, l’autre grand pôle mondial du métal. Pour un État dont les recettes dépendent largement des redevances minières, tarir volontairement cette source revient à jouer avec son propre budget.
C’est précisément sur ce terrain que se joue le pari congolais. Kinshasa espère convertir sa domination physique sur l’offre en véritable pouvoir de marché, et n’a pas caché son intérêt pour une coordination avec Jakarta, esquisse d’un cartel du cobalt calqué sur le modèle des producteurs de pétrole. Mais le pouvoir de marché ne se décrète pas : il suppose une administration capable d’ouvrir et de fermer les vannes sans se prendre les pieds dans ses propres circulaires. Un blocage de quelques jours, né d’une notification manquante, révèle l’ampleur du chemin qui sépare l’intention de la maîtrise.
Pour la RDC, la voie est étroite : affirmer sa souveraineté sur une ressource cruciale sans effrayer les capitaux ni offrir aux acheteurs le prétexte d’une fuite vers d’autres fournisseurs. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir si un État peut prétendre gouverner un marché mondial avant d’avoir consolidé sa propre machine administrative. En définitive, le contrôle du cobalt n’est pas seulement un levier économique ; il redessine les rapports de force entre les producteurs africains et les industries de la transition énergétique, et met à l’épreuve la capacité des premiers à transformer une rente en puissance.














