
En quelques jours, la rupture des relations diplomatiques annoncée le 26 juin est devenue totale : les derniers diplomates ont quitté leurs postes. Pour la junte du capitaine Ibrahim Traoré, le divorce avec la France parachève un décrochage souverainiste amorcé en 2022. Reste à savoir ce qu’il produira pour un pays en guerre.
Par Karim Benyahia
À la fin de la semaine dernière, les derniers diplomates français ont quitté Ouagadougou, tandis que leurs homologues burkinabè avaient jusqu’au lundi 6 juillet pour plier bagage à Paris. En quelques jours, la rupture des relations diplomatiques annoncée le 26 juin par la junte du capitaine Ibrahim Traoré est devenue totale. Le Burkina Faso reproche à la France un « activisme incessant » contre ses intérêts et l’accuse de soutenir les groupes armés qui ensanglantent le Sahel, une allégation que Paris dénonce comme « totalement fausse » tout en regrettant une « décision hostile et sans fondement ».
La cassure ne surprend que ceux qui n’avaient pas suivi la trajectoire de Ouagadougou depuis le putsch de septembre 2022. En moins de quatre ans, le régime militaire a expulsé les troupes françaises, dénoncé les accords de coopération, tourné le dos à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest pour fonder, avec le Mali et le Niger, l’Alliance des États du Sahel, et rapproché ses intérêts de Moscou. La rupture diplomatique de juillet n’est pas un accident : elle est l’aboutissement d’un récit souverainiste qui fait de la France l’adversaire commode, la figure de l’ingérence dont la contestation nourrit la légitimité intérieure du pouvoir.
Au pays, cette rupture conforte une figure devenue icône. À trente-sept ans, Ibrahim Traoré incarne, pour une partie de la jeunesse burkinabè et bien au-delà des frontières, un panafricanisme de rupture qui séduit de Bamako à Dakar et jusque dans la diaspora. Ses discours contre l’ingérence, relayés et parfois amplifiés sur les réseaux sociaux, transforment chaque bras de fer avec Paris en victoire symbolique. Cette popularité est un actif politique majeur : elle offre au régime une légitimité que les urnes, suspendues depuis le coup d’État, ne lui confèrent pas. Mais elle repose sur un récit d’affrontement qui exige, pour durer, un adversaire toujours désigné et des responsables toujours nommés.
Reste que rompre avec l’ancienne puissance coloniale ne règle aucun des maux qui rongent le pays. Le Burkina Faso demeure le théâtre de l’une des crises sécuritaires les plus meurtrières de la planète : des pans entiers du territoire échappent au contrôle de l’État, les déplacés se comptent par millions et les groupes affiliés à Al-Qaïda ou à l’État islamique resserrent leur étau autour des villes. Le départ des Français, entamé dès 2023, n’a pas inversé la courbe des violences. Substituer un partenaire à un autre, en l’occurrence les paramilitaires russes de l’ex-Wagner, déplace la dépendance sans garantir l’efficacité, et enferme Ouagadougou dans un tête-à-tête sécuritaire aux contreparties opaques.
Sur le terrain, la population fait les frais d’une brouille dont elle ne perçoit guère les dividendes. La rupture complique la délivrance des visas, fragilise les Burkinabè d’une diaspora française parmi les plus nombreuses et menace des flux d’aide, de coopération universitaire et d’échanges économiques que le patriotisme officiel peine à remplacer. Le franc CFA, arrimé à l’euro, reste le pivot d’une économie que l’Alliance des États du Sahel promet de réformer sans y être encore parvenue. Entre le discours de l’émancipation et la réalité des cordons ombilicaux monétaires et commerciaux, l’écart demeure béant, et c’est le citoyen ordinaire qui, le plus souvent, en supporte le coût.
Concrètement, la rupture des relations diplomatiques va bien au-delà du symbole. Elle suspend les canaux officiels de dialogue, ferme les représentations, complique la protection consulaire et rend plus incertaine la coordination sur des dossiers sensibles, du renseignement antiterroriste à la gestion des ressortissants. Paris, qui évoque des « mesures de réciprocité », doit à son tour réorganiser une présence réduite à peau de chagrin. Entre deux États qui ne se parlent plus qu’à travers des communiqués, les marges de désescalade se rétrécissent, et le moindre incident, arrestation, expulsion ou accusation, peut désormais dégénérer sans amortisseur diplomatique.
La séquence dépasse le seul Burkina Faso. Elle parachève l’effacement d’une présence française au Sahel qui, du Mali au Niger, a reculé de capitale en capitale, laissant un vide où s’engouffrent la Russie, la Turquie, l’Iran ou les monarchies du Golfe. Pour Paris, la perte est autant symbolique que stratégique : c’est un pré carré historique qui se dérobe, et avec lui une part d’influence sur une région charnière entre le Maghreb, le golfe de Guinée et la Méditerranée. Pour les régimes de l’Alliance, la rupture est un pari, celui que la souveraineté proclamée finira par produire des résultats tangibles, faute de quoi le ressort du sentiment antifrançais s’épuisera face à la persistance de la guerre et de la pauvreté.
En définitive, la rupture avec Paris n’est pas seulement un divorce diplomatique ; elle referme un chapitre de plusieurs décennies et en ouvre un autre, plus incertain. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas burkinabè, est celle de savoir ce que la souveraineté revendiquée par les États sahéliens produira concrètement pour leurs peuples, une fois retombée la ferveur des ruptures. Car les drapeaux amenés et les ambassades fermées ne nourrissent personne, ne sécurisent aucun village et ne créent aucun emploi. Le vrai test de Ouagadougou ne sera pas la distance prise avec la France, mais sa capacité à offrir, seul ou avec ses nouveaux alliés, ce que l’ancien partenaire n’a pas su garantir : la paix et le pain.















