
En convoquant un référendum constitutionnel le 30 août, la junte bissau-guinéenne veut instaurer un régime présidentiel avant de rendre le pouvoir. Sept mois après le coup d’État contre Umaro Sissoco Embaló, cette réécriture de la Loi fondamentale par un pouvoir non élu ravive le débat sur la légitimité de la transition.
Par Aïssatou Diallo
C’est un décret d’une page, signé le 6 juillet par le général Horta N’Tam et publié dans la foulée, qui fixe désormais l’horizon politique de la Guinée-Bissau. Le chef de la junte y convoque les électeurs le 30 août pour un référendum constitutionnel appelé à transformer en profondeur l’architecture du pouvoir. Sept mois après le coup d’État du 26 novembre 2025 qui a renversé le président Umaro Sissoco Embaló, les militaires entendent soumettre au vote une révision déjà adoptée, en janvier, par les soixante-cinq membres d’un Conseil national de transition qu’ils ont eux-mêmes désignés.
Le cœur de la réforme tient en une bascule institutionnelle : le passage d’un régime parlementaire à un régime présidentiel. Dans le nouveau texte, le président nomme le Premier ministre et les membres du gouvernement, et peut dissoudre le Parlement. La Guinée-Bissau, coutumière des cohabitations explosives entre chefs de l’État et Assemblée, y voit un remède à l’instabilité chronique qui lui a valu une réputation de laboratoire des coups d’État depuis son indépendance de 1974. Le raisonnement séduit sur le papier : concentrer l’autorité pour trancher les blocages. Il escamote toutefois une question première, celle de savoir qui exercera demain ce pouvoir renforcé, et au bénéfice de qui il aura été taillé.
Le calendrier avancé par la transition dessine une sortie de crise balisée. Le référendum du 30 août précéderait de cinq mois un double scrutin présidentiel et législatif fixé au 6 décembre, censé refermer la parenthèse militaire et rendre le pouvoir aux civils. La junte peut ainsi se présenter en gardienne d’un retour à l’ordre constitutionnel, là où ses détracteurs redoutent une transition qui légifère à sa main. Car la mécanique inquiète : un pouvoir non élu, né d’un coup de force, réécrit la Loi fondamentale avant de consulter les urnes, imposant aux futurs élus un cadre qu’ils n’auront pas façonné.
C’est précisément la légitimité de la démarche qui fait débat. Plusieurs juristes et voix de l’opposition contestent la capacité d’autorités de transition à modifier la Constitution, un acte que la tradition réserve aux institutions issues du suffrage. Le contexte alourdit les soupçons : le putsch de novembre est survenu à peine six semaines après une élection présidentielle dont le processus a été brutalement interrompu, laissant en suspens la question du vainqueur légitime. Dans un pays où la société civile et la presse restent sous surveillance, l’organisation d’un référendum en pleine transition militaire pose la question des conditions d’un vote libre et de la sincérité d’une campagne équitable.
Le pays a besoin de stabilité comme d’oxygène. Petite nation d’environ deux millions d’habitants, la Guinée-Bissau vit au rythme de la noix de cajou, qui assure l’essentiel de ses exportations et des revenus de ses paysans, et demeure exposée aux réseaux de narcotrafic qui ont fait de sa côte une plaque tournante entre l’Amérique latine et l’Europe. Chaque soubresaut institutionnel y fragilise un peu plus une économie sans coussin et des services publics exsangues. C’est au nom de cette lassitude, bien réelle, des coups d’État à répétition que la junte justifie sa réforme. Mais rien ne garantit qu’un présidentialisme fort, dans un État aux contre-pouvoirs faibles, protège mieux le pays qu’il ne l’expose à de nouvelles dérives.
Au-delà des frontières, l’épisode place la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest devant un dilemme familier. L’organisation régionale, déjà fragilisée par le départ des trois États sahéliens réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel, redoute un précédent supplémentaire, celui d’une junte qui se normalise en s’enveloppant des habits du droit. Reconnaître le processus reviendrait à valider une réécriture constitutionnelle par un pouvoir de fait ; le rejeter exposerait Bissau à un isolement qu’aucun partenaire ne souhaite dans une sous-région déjà instable. La CEDEAO, qui doit tenir un sommet à Freetown à la fin du mois, avance sur une ligne de crête entre principe démocratique et pragmatisme diplomatique.
L’enjeu dépasse la seule Guinée-Bissau. Sur un continent où plusieurs transitions militaires, du Mali au Burkina Faso, ont recouru au référendum et à la révision constitutionnelle pour asseoir un pouvoir prolongé, la manœuvre bissau-guinéenne s’inscrit dans une grammaire désormais rodée. Le vote populaire y sert moins à trancher un débat qu’à légitimer une orientation déjà arrêtée. Pour les militaires, la voie est étroite : offrir des gages de retour à l’ordre civil sans renoncer aux garanties d’un système taillé pour un exécutif fort, quitte à nourrir le soupçon d’une démocratie de façade.
En définitive, le référendum du 30 août ne tranchera pas seulement la nature du régime bissau-guinéen ; il dira ce que vaut aujourd’hui la parole des urnes face au fait accompli des armes. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de Bissau, est celle de savoir si l’Afrique de l’Ouest saura distinguer les transitions qui préparent réellement le retour des civils de celles qui n’en empruntent que le vocabulaire. La réponse ne se lira pas dans le taux de participation, mais dans la liberté laissée à ceux qui, le 30 août, voudront dire non.














