Le 18 juin, Le Caire a signé deux contrats gaziers avec l’italien Eni et le britannique Harbour Energy. Des montants modestes pour un enjeu vital : enrayer la chute de la production nationale et sortir d’une dépendance coûteuse aux importations de gaz liquéfié.

Le 18 juin, le ministère égyptien du Pétrole et des Ressources minérales annonçait la signature de deux accords avec des compagnies étrangères, présentés comme un signal de confiance adressé aux investisseurs. La société publique Egas s’est entendue avec le britannique Harbour Energy pour étendre la concession de Desouk, dans le delta du Nil, par l’ajout de deux blocs et le forage de puits d’exploration. Le groupe italien Eni, partenaire historique du Caire, a renouvelé son engagement sur la zone offshore de Port-Fouad, en Méditerranée. L’investissement initial demeure modeste, environ six millions de dollars, assorti d’une prime de signature d’un million, avec un potentiel d’une quinzaine de millions supplémentaires en cas de découvertes. Les autorités égyptiennes y voient le socle d’un sursaut industriel attendu de longue date.

Ces montants paraissent dérisoires au regard du gouffre qu’ils prétendent combler. L’Égypte, qui se rêvait en plaque tournante gazière de la Méditerranée orientale, a vu son champ vedette de Zohr s’essouffler brutalement. Découvert en 2015 et présenté comme la plus grande trouvaille gazière de la région, le gisement a vu ses réserves prouvées fondre de moitié en quatre ans, d’environ 850 à 300 milliards de mètres cubes. Zohr fournit encore près de 35 % du gaz national, mais sa production moyenne décline inexorablement. Le pays, exportateur net il y a peu, est devenu le premier importateur net de gaz de sa zone, un renversement spectaculaire survenu en moins de trois ans.

Pour endiguer la crise, Le Caire multiplie les leviers. Le gouvernement a relancé les forages, remis en service des puits sur Zohr et signé une série d’accords d’exploration en Méditerranée, dont quatre contrats gaziers récemment annoncés pour quelques centaines de millions de dollars. L’année écoulée a même été qualifiée d’année record pour les découvertes. En parallèle, l’État courtise les grandes compagnies, assouplit les termes contractuels et promet de régler ses arriérés envers des opérateurs longtemps échaudés par des impayés. Les accords du 18 juin s’inscrivent dans cette offensive de séduction, destinée à rassurer Eni et Harbour Energy sur la rentabilité de leurs blocs égyptiens. Le calcul est clair : sans capitaux étrangers, aucun redressement n’est possible.

Sur le terrain, la facture est déjà lourde pour les Égyptiens. À l’été 2025, le déficit a atteint l’équivalent de 2,5 milliards de pieds cubes par jour, contraignant les autorités à des coupures d’électricité régulières, vécues comme une humiliation dans un pays habitué à l’abondance énergétique subventionnée. Pour rétablir l’offre, l’État importe massivement du gaz liquéfié : la facture a frôlé six milliards de dollars en 2024-2025 et pourrait approcher dix milliards sur l’exercice en cours. Ces sommes pèsent sur des finances publiques déjà fragiles, alourdissent la dette extérieure et nourrissent l’inflation, au moment où la population subit de plein fouet la hausse des prix. Les délestages estivaux sont devenus le symptôme visible d’une crise longtemps déniée.

La filière exportatrice, elle, s’est presque éteinte. Les ventes de gaz à l’étranger se sont effondrées de plus de 90 % en 2023-2024, avant d’être suspendues l’année suivante, privant l’État de précieuses devises. Les usines de liquéfaction d’Idkou et de Damiette, naguère symboles de l’ambition exportatrice, tournent au ralenti ou servent désormais à réimporter. Les compagnies internationales, de leur côté, hésitent : elles réclament des prix plus attractifs et des garanties de paiement avant d’engager les milliards nécessaires à de nouveaux développements. Entre un État pressé de produire et des investisseurs prudents, le rapport de force s’est inversé au détriment du Caire. Le pari exportateur, présenté hier comme une évidence stratégique, apparaît aujourd’hui comme une parenthèse refermée. Le contraste avec l’euphorie de la décennie précédente est saisissant.

La dimension géopolitique aggrave l’équation. L’Égypte dépend du gaz israélien, importé par gazoducs depuis les champs de la Méditerranée orientale, une dépendance devenue politiquement sensible dans le contexte régional. Elle lorgne aussi les ressources de Chypre, dont une partie pourrait transiter par ses usines de liquéfaction avant d’être réexportée vers l’Europe. Pour Le Caire, la voie est étroite : redevenir un carrefour gazier régional suppose des capitaux étrangers massifs et une stabilité que les soubresauts du voisinage ne garantissent pas. Chaque accord signé avec un grand groupe européen est donc autant un contrat industriel qu’un acte diplomatique, destiné à ancrer l’Égypte dans les chaînes énergétiques de la Méditerranée. Les majors, elles, savent désormais que Le Caire a davantage besoin d’elles qu’elles n’ont besoin de lui.

En définitive, les contrats du 18 juin ne sont pas seulement des opérations techniques ; ils mesurent le déclassement énergétique d’une puissance régionale qui se croyait à l’abri. Les montants engagés disent l’urgence sans garantir le redressement, tant l’effort exigé dépasse de loin quelques puits supplémentaires. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas égyptien, est celle de savoir si les pays gaziers d’Afrique du Nord peuvent encore bâtir une prospérité durable sur une ressource qui s’épuise, ou s’ils devront, sous la contrainte, accélérer la transition qu’ils ont si longtemps différée.