
Le 21 juin, deux sièges vacants ont été pourvus à Haraz Albiar et au Chari-Baguirmi. Le Mouvement patriotique du salut a tout raflé, confirmant son emprise. Derrière la routine institutionnelle, ces élections partielles tchadiennes mesurent l’état réel du pluralisme sous le régime de Mahamat Idriss Déby.
À N’Djamena, le 23 juin, l’Agence nationale de gestion des élections proclamait des résultats sans suspense. Deux jours plus tôt, les électeurs du département de Haraz Albiar, dans la province du Hadjer-Lamis, et les grands électeurs du Chari-Baguirmi avaient voté pour combler deux vacances, l’une à l’Assemblée nationale, l’autre au Sénat. Dans les deux cas, le Mouvement patriotique du salut, parti du président Mahamat Idriss Déby, l’emporte largement. Bichara Chonko Ahmat recueille 68,99 % des voix pour le siège de député, tandis que Bichara Abderrahmane Moussa devient sénateur avec 86,75 % des suffrages, soit 72 voix sur 83 dans un collège restreint. La machine électorale tchadienne fonctionne sans le moindre accroc, mais elle ne laisse à l’incertitude aucune place.
Ces scrutins n’avaient rien d’un test national. Ils découlent de deux événements précis : le décès de la députée Haoua Outhman Djamé et la nomination de la sénatrice Mariam Mahamat Nour à la Communauté économique des États de l’Afrique centrale, qui laissaient deux fauteuils inoccupés. La Constitution issue de la transition imposait de les pourvoir dans des délais contraints. L’agence électorale a donc convoqué le corps électoral pour le 21 juin, organisé le vote, puis publié les chiffres provisoires. Pour le pouvoir, l’exercice relevait de la simple administration ; pour ses adversaires, il prolongeait une séquence électorale entamée en 2024 et 2025, dont ils contestent la sincérité depuis le premier jour. Le faible enjeu apparent masquait ainsi un véritable test grandeur nature de la docilité du système.
Le Mouvement patriotique du salut, lui, a salué une « vive satisfaction ». Sa direction a célébré la mobilisation des électeurs et vanté la « maturité politique » d’un pays longtemps associé aux coups de force et aux rébellions armées. Le message est calibré : en remportant deux sièges supplémentaires sans accroc, le parti hégémonique entend démontrer que le retour à l’ordre constitutionnel, engagé après la mort d’Idriss Déby Itno en 2021 et la longue transition militaire qui a suivi, est désormais irréversible. Chaque scrutin, même partiel, devient une pièce du récit de normalisation que N’Djamena adresse autant à sa population qu’à ses partenaires extérieurs.
La réalité du vote nuance pourtant le triomphe affiché. À Haraz Albiar, le candidat du parti présidentiel devance largement Aza Ahmat Acyl, du Parti pour la paix et la cohésion sociale, crédité d’environ 10,47 % des voix, soit 6 609 bulletins. L’opposition existe donc, mais elle pèse peu, faute d’accès équitable aux moyens de campagne, aux médias d’État et au financement public. Pour l’électeur ordinaire du Hadjer-Lamis, région rurale et enclavée, le rituel des urnes coexiste avec une économie de subsistance, des services publics rares et un horizon politique dont l’issue paraît écrite d’avance. La participation, présentée comme forte, ne suffit pas à transformer un vote en arbitrage réel. Beaucoup d’habitants, désabusés, n’attendent plus grand-chose d’un bulletin dont ils connaissent par avance le destinataire.
Pour les partis d’opposition et les figures de la société civile, ces partielles confirment un piège structurel. Boycotter, c’est abandonner le terrain et se condamner à l’inexistence institutionnelle ; participer, c’est légitimer un cadre qu’ils jugent verrouillé et offrir au pouvoir la photographie pluraliste qu’il recherche. Plusieurs formations dénoncent un découpage favorable, des listes électorales contestées et une commission qu’elles estiment proche de l’exécutif. Le résultat est une opposition fragmentée, privée de relais locaux solides, qui peine à exister entre les grandes échéances. Les organisations de défense des droits humains rappellent, elles, que la consolidation démocratique ne se mesure pas au nombre de scrutins organisés, mais à la possibilité concrète d’une alternance.
Cette mécanique interne intéresse bien au-delà des frontières tchadiennes. N’Djamena reste un pivot sécuritaire du Sahel, courtisé par Paris, Washington, Abou Dhabi et, plus récemment, Moscou, à mesure que les juntes voisines du Mali, du Burkina Faso et du Niger s’éloignent de l’Occident. Pour ces partenaires, la stabilité du régime Déby prime souvent sur la qualité de sa démocratie. Le pouvoir tchadien le sait et en joue : en affichant des institutions qui tournent, des élections qui se tiennent et un Parlement qui se remplit, il sécurise sa rente diplomatique. La normalisation électorale fonctionne ainsi comme un actif géopolitique, monnayable auprès de capitales avant tout soucieuses de lutte antiterroriste et de maîtrise des flux migratoires. Tant que cette équation tiendra, le régime aura peu d’intérêt à élargir réellement le jeu.
En définitive, les partielles du 21 juin ne sont pas un simple ajustement parlementaire ; elles révèlent une démocratie d’apparence, où la régularité des scrutins masque l’absence de compétition véritable. Le Mouvement patriotique du salut occupe le terrain, l’opposition s’épuise et l’électeur valide un cadre qu’il ne maîtrise pas. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas tchadien, est celle de savoir si la multiplication des rendez-vous électoraux suffit à fonder une légitimité durable, ou si elle ne fait que repousser l’épreuve décisive, celle d’une alternance réelle dans un Sahel où l’ordre autoritaire se réinvente plus vite que ses contre-pouvoirs.















