
Réunis au Caire, l’Égypte, l’Algérie et la Tunisie relancent leur mécanisme de consultation sur la Libye. Solution libyenne-libyenne, retrait des mercenaires, rejet des ingérences : les trois voisins veulent reprendre la main sur un dossier dont les vraies clés restent, pour l’essentiel, à l’étranger.
Réunis au Caire le 22 juin 2026, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi et les chefs de la diplomatie algérienne et tunisienne ont relancé le mécanisme de consultation trilatérale des pays voisins de la Libye. L’initiative, présentée comme un cadre régional essentiel, vise à coordonner les positions des trois États frontaliers pour soutenir une sortie de crise dans un pays fracturé depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011. Derrière le rituel diplomatique se cache une ambition claire : faire entendre la voix des riverains face aux puissances extérieures qui se disputent l’avenir libyen.
La Libye reste coupée en deux, entre un gouvernement reconnu à Tripoli et des autorités rivales à l’Est, héritage de l’élection présidentielle avortée de décembre 2021 qui devait réunifier le pays. Sur ce terrain miné se déploient des acteurs étrangers aux agendas concurrents, de la Turquie à la Russie en passant par les monarchies du Golfe, dont la présence militaire et les réseaux de combattants entretiennent l’enlisement. À l’issue de leur rencontre, les trois ministres ont réaffirmé qu’une solution politique demeure, selon eux, la seule voie possible, et renouvelé leur soutien au processus conduit sous l’égide des Nations unies, avec pour objectif l’organisation simultanée d’élections présidentielle et législatives.
Dans leur déclaration commune, l’Égypte, l’Algérie et la Tunisie ont insisté sur le principe d’une solution libyenne-libyenne, fondée sur le dialogue entre toutes les composantes du pays, sans exclusive. Les trois capitales ont défendu une approche globale, intégrant les dimensions politiques, économiques et sociales, et réaffirmé leur soutien à la commission militaire conjointe dite 5+5, considérée comme un pilier du cessez-le-feu. Surtout, elles ont réclamé le retrait des forces étrangères, des combattants venus d’ailleurs et des mercenaires, tout en rejetant fermement toute ingérence dans les affaires libyennes, formule qui vise sans les nommer les parrains extérieurs des belligérants.
Sur le terrain, pourtant, le poids réel de ces voisins reste limité. Les trois pays partagent avec la Libye des frontières longues et poreuses, par lesquelles transitent armes, migrants et trafics, et chacun subit les contrecoups de l’instabilité : pressions migratoires pour la Tunisie, enjeux sécuritaires au Sahara pour l’Algérie, profondeur stratégique pour l’Égypte. Mais aucun ne dispose des leviers militaires ou financiers des puissances installées dans le pays. Leur force est ailleurs, dans la légitimité d’être directement exposés aux conséquences du chaos, et dans la capacité, encore fragile, à parler d’une même voix.
Car la concorde affichée masque des arrière-pensées. L’Égypte a longtemps soutenu le camp de l’Est et le maréchal Khalifa Haftar, tandis qu’Alger et Tunis se posaient en médiateurs plus neutres, soucieux de ne pas s’aliéner Tripoli. Le mécanisme trilatéral oblige ces trois diplomaties à harmoniser des intérêts qui ne convergent pas toujours, dans une région où l’Algérie et le Maroc se disputent l’influence et où l’Égypte cultive ses propres ambitions méditerranéennes. La réunion du Caire intervient en outre alors que d’autres initiatives, portées notamment par Washington et Ankara, cherchent à reprendre la main sur le dossier, ce qui aiguise la concurrence des médiations.
Pour les voisins, la voie est étroite : peser sur le règlement sans en détenir les moyens coercitifs, et défendre une issue endogène alors que les principales clés se trouvent à l’étranger. Réclamer le départ des mercenaires est une chose, l’obtenir en est une autre, tant ces forces sont devenues des instruments d’influence pour leurs commanditaires. L’expérience des dernières années a montré que les feuilles de route s’empilent à Genève, à Berlin ou au Caire sans que la réalité du terrain ne bouge, prisonnière des intérêts croisés qui font de la Libye un champ d’affrontement par procuration.
L’enjeu, pour les trois voisins, n’est pas seulement diplomatique, il est vital. Une Libye stabilisée, c’est pour la Tunisie la perspective d’un grand marché rouvert et d’un reflux de la pression migratoire, pour l’Égypte la sécurisation d’une frontière occidentale par laquelle circulent armes et combattants, et pour l’Algérie la tranquillité d’un flanc saharien déjà fragilisé par les crises sahéliennes. À l’inverse, le maintien du statu quo alimente les trafics, les réseaux jihadistes et les économies de guerre qui prospèrent sur le désordre. C’est cette communauté d’intérêts, plus que l’affinité politique, qui pousse Le Caire, Alger et Tunis à parler ensemble, alors même que leurs lectures du dossier libyen divergent sur le fond et que d’autres médiations, mieux dotées, occupent déjà le terrain. Leur pari est de transformer cette proximité subie en influence assumée.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas libyen, est celle de savoir si la diplomatie des voisins peut encore peser face aux puissances qui alimentent les conflits du continent, ou si elle se réduit à un accompagnement impuissant de décisions prises ailleurs. En définitive, le mécanisme trilatéral du Caire n’est pas une réunion de plus ; il teste la capacité de l’Afrique du Nord à reprendre la main sur un dossier qui la concerne au premier chef. Tant que les armes et l’argent viendront d’ailleurs, la solution libyenne-libyenne risque de rester une belle formule, répétée de sommet en sommet, en attendant que les vrais décideurs consentent enfin à se retirer. Pour les capitales du voisinage, l’épreuve de vérité ne sera pas le communiqué du Caire, mais la première échéance électorale réellement tenue en Libye.














