Le 15 juin 2026, le Sénégal a accordé son feu vert environnemental au projet aurifère de Diamba Sud, porté par le canadien Fortuna Mining. Pour Dakar, étranglé par une dette proche de 132 pour cent du PIB et en bras de fer avec le FMI, l’or apparaît comme une planche de salut. À quel prix ?

C’est une autorisation de routine qui, en d’autres temps, n’aurait guère retenu l’attention. Le 15 juin 2026, les autorités sénégalaises ont délivré le feu vert environnemental au projet aurifère de Diamba Sud, dans la région de Kédougou, à l’extrême sud-est du pays, permettant à la société canadienne Fortuna Mining de franchir une étape décisive vers l’exploitation. Mais dans le Sénégal de 2026, aucune décision touchant aux ressources n’est anodine. Pour un État aux abois budgétaires, chaque once d’or arrachée aux collines du Sénégal oriental est désormais scrutée comme une promesse de recettes, dans un pays qui cherche fébrilement de quoi reconstituer ses marges.

Le contexte donne à cette mine sa charge politique. Depuis la révélation, après l’alternance de 2024, d’une dette publique bien supérieure aux chiffres officiels, proche de 132 pour cent du produit intérieur brut, le Sénégal vit sous tension financière. Les discussions avec le Fonds monétaire international, suspendues puis laborieusement reprises, conditionnent l’accès aux marchés et la soutenabilité d’un endettement devenu écrasant. Dans ce paysage, les industries extractives prennent une importance stratégique. Le secteur aurifère, longtemps éclipsé par les promesses du pétrole et du gaz offshore, se trouve ainsi propulsé au rang de variable d’ajustement budgétaire, à mesure que l’or s’envole sur les marchés mondiaux. Kédougou, adossée au gisement aurifère qui court de la Guinée au Mali, concentre déjà les grandes mines du pays et attire une nouvelle vague d’investisseurs étrangers, juniors canadiennes ou australiennes en quête de filons à haute teneur.

Le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko se trouve devant une équation délicate. Élu sur une rhétorique de souveraineté et de renégociation des contrats miniers et pétroliers jugés léonins, le pouvoir doit aussi rassurer des investisseurs dont il a un besoin pressant. La doctrine officielle consiste à exiger davantage de contenu local, une fiscalité plus juste et une transparence accrue, tout en accélérant les autorisations pour ne pas tarir le flux des capitaux. Délivrer le feu vert à Diamba Sud, c’est envoyer un signal d’ouverture aux marchés, au moment même où Dakar plaide pour un rééquilibrage des contrats existants. Le discours souverainiste et la realpolitik budgétaire avancent ainsi de conserve, au risque de la contradiction.

Sur le terrain, à Kédougou, la promesse minière a un goût amer. La région, l’une des plus pauvres du pays malgré son sous-sol, voit défiler les permis sans toujours en récolter les fruits : les routes restent mauvaises, l’accès à l’eau et à l’électricité demeure précaire, et les emplois qualifiés échappent souvent aux populations locales. L’orpaillage artisanal, qui fait vivre des dizaines de milliers de personnes, entre en concurrence directe avec les concessions industrielles et nourrit des tensions foncières, sanitaires et environnementales, notamment autour de l’usage du mercure et du cyanure. Les épisodes de contestation autour des grandes mines de la région, sur fond de promesses d’emplois non tenues et de litiges fonciers, rappellent que l’acceptabilité sociale ne se décrète pas depuis Dakar. Le feu vert environnemental accordé à Diamba Sud sera jugé, localement, moins sur le papier que sur la capacité de l’exploitant et de l’État à tenir leurs engagements de réhabilitation et de partage des retombées.

La filière, elle, révèle l’asymétrie classique des économies extractives. Fortuna Mining, comme les autres opérateurs étrangers présents au Sénégal, apporte le capital, la technologie et l’accès aux marchés que l’État n’a pas ; en échange, l’essentiel de la valeur, une fois l’or raffiné et vendu sur les places internationales, échappe largement au pays producteur. La flambée du cours de l’or, propulsé à des sommets historiques par les incertitudes mondiales, gonfle les marges des compagnies plus vite que les recettes publiques, indexées sur des régimes fiscaux négociés en période de vaches maigres. Les autorités évoquent la création d’une compagnie minière nationale et une montée en puissance de la participation de l’État, mais ces instruments restent embryonnaires face à des groupes étrangers aguerris à la négociation. Tout l’enjeu, pour Dakar, est de renégocier ce partage sans faire fuir des investisseurs courtisés par le Mali, la Guinée ou la Côte d’Ivoire voisins, eux aussi assis sur la même ceinture aurifère.

C’est là que le pari montre ses limites. Miser sur l’or pour colmater une crise de soutenabilité, c’est parier sur une rente volatile et épuisable pour répondre à un problème structurel d’endettement et de dépendance. Le précédent du pétrole et du gaz de Sangomar et de Grand Tortue, dont les revenus tardent à transformer le quotidien des Sénégalais, alimente le scepticisme. La manne extractive peut offrir un répit, financer le service de la dette, rassurer momentanément le FMI et les agences de notation ; elle ne tient pas lieu de modèle de développement. À trop adosser ses finances aux cours mondiaux des matières premières, l’État s’expose au prochain retournement, et reproduit la malédiction des ressources qu’il prétendait conjurer.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul Sénégal, est celle de savoir si un État surendetté peut faire de l’extraction minière autre chose qu’une fuite en avant. Pour Dakar, la voie est étroite : exploiter l’or pour gagner du temps face au FMI, sans sacrifier ni les communautés de Kédougou ni l’ambition affichée d’une souveraineté économique. En définitive, le feu vert à Diamba Sud n’est pas seulement une autorisation environnementale ; il est le révélateur d’une équation que partagent nombre de pays africains, sommés de monétiser leur sous-sol pour survivre à court terme, au risque de compromettre la transformation qu’ils appellent de leurs vœux.