Sept mois après la chute d’El Fasher, la guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide s’est déplacée vers le Kordofan. Selon les Nations unies, 19,5 millions de personnes y souffrent de faim aiguë et quatorze zones sont menacées de famine. Au Soudan, l’aide n’atteint plus les affamés.

El Obeid, Dilling, Kadugli, Babanusa : ces noms du Kordofan, au cœur du Soudan, sont devenus l’épicentre d’une guerre qui dure depuis avril 2023. Sept mois après la prise d’El Fasher par les Forces de soutien rapide, le conflit qui oppose ces dernières à l’armée régulière s’est déplacé vers cette région charnière. Le bilan humanitaire y atteint des proportions vertigineuses : selon la classification intégrée de la sécurité alimentaire publiée le 14 mai par les Nations unies, environ 19,5 millions de Soudanais, plus de 40 pour cent de la population, font face à une faim aiguë, dont quelque 135 000 dans des conditions qualifiées de catastrophiques.

La géographie militaire explique cette concentration de la souffrance. Le Kordofan est aujourd’hui le principal théâtre des opérations. L’armée soudanaise, forte d’environ 120 000 hommes équipés de chars chinois vieillissants, d’artillerie héritée de l’ère soviétique et de quelques chasseurs, tient les villes clés d’El Obeid, de Kadugli, de Dilling et de Babanusa, et a repris au printemps la localité de Bara, dans le Kordofan-Nord. Les Forces de soutien rapide, elles, contestent les routes d’approvisionnement et assiègent les positions adverses. Entre les deux, les civils paient le prix des sièges, des coupures de vivres et des déplacements forcés. La logique est celle de l’encerclement : couper les routes, affamer les villes, contraindre à la reddition ce que l’on ne peut conquérir de vive force. À El Fasher, dont la chute en octobre 2025 a été suivie d’exactions documentées par les Nations unies, ce scénario a déjà été mené jusqu’à son terme.

Face à cette escalade, l’architecture internationale tourne à vide. Le Conseil de sécurité multiplie les réunions, les agences onusiennes les alertes, mais aucune médiation n’a abouti à un cessez-le-feu durable. La faim, elle, ne relève pas du seul aléa : elle est l’effet direct des sièges, des entraves à l’accès humanitaire et de la destruction des marchés. Le 14 mai, la classification onusienne a confirmé la famine dans les villes d’El Fasher et de Kadugli, et placé vingt autres zones du Darfour et du Kordofan en risque imminent. Quatorze d’entre elles sont jugées au bord du basculement. Les efforts de médiation, qu’ils émanent de l’Union africaine, des pays du Golfe ou des États-Unis, butent sur l’intransigeance des deux généraux, Abdel Fattah al-Burhan pour l’armée et Mohamed Hamdan Daglo pour les Forces de soutien rapide, chacun convaincu de pouvoir encore l’emporter sur le terrain.

Sur le terrain, les chiffres dessinent une catastrophe de masse. Dans le Kordofan-Nord et le Kordofan-Sud, les combats avaient déplacé environ 88 000 personnes à la mi-janvier ; ce nombre approche désormais les 100 000 pour le seul Grand Kordofan. Au Darfour-Nord, plus de la moitié des enfants souffrent de malnutrition aiguë. La famine ne tue pas d’un coup : elle affaiblit, déplace, et expose aux épidémies des populations déjà à bout. Les familles qui fuient les zones assiégées arrivent dans des camps eux-mêmes saturés et sous-alimentés, où l’aide arrive au compte-gouttes. La saison des pluies, qui coupe les routes et favorise le choléra, menace d’alourdir encore le bilan. Dès 2024, la famine avait été officiellement déclarée dans le camp de Zamzam, près d’El Fasher ; deux ans plus tard, ce qui était une alerte ponctuelle est devenu la condition de régions entières.

Les humanitaires font ce qu’ils peuvent, c’est-à-dire trop peu. Le Programme alimentaire mondial assure toucher plus de quatre millions de personnes par mois, dont environ deux millions au Darfour et 825 000 au Kordofan. Mais ces livraisons relèvent du triage, non de la solution : elles maintiennent en vie sans inverser la courbe. Le sous-financement chronique de l’aide, conjugué aux refus d’accès opposés par les belligérants, condamne les agences à choisir qui nourrir. Chaque convoi qui parvient à El Obeid ou à Kadugli est une exception arrachée, pas une routine sécurisée. Les appels de fonds humanitaires pour le Soudan restent couverts à une fraction seulement de leurs besoins, très loin des montants requis pour stopper l’hémorragie.

Derrière la tragédie se joue une partie régionale. Les deux camps disposent de soutiens extérieurs, d’armes et de filières d’approvisionnement qui régionalisent le conflit et le rendent insoluble par les seuls Soudanais. La faim, dans ce contexte, n’est pas un dommage collatéral : elle est devenue une arme, un moyen de soumettre des villes que l’on ne peut prendre par les armes. Et parce que cette guerre se déroule loin des caméras, sans grande puissance directement engagée, elle reste l’une des plus meurtrières et des plus ignorées de la planète, un angle mort de la conscience internationale. Aucun des deux camps n’a intérêt, à court terme, à laisser entrer librement une aide qui nourrirait aussi les populations tenues par l’adversaire.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul Soudan, est celle de savoir ce que vaut un ordre international incapable d’empêcher l’affamement délibéré de millions de civils. Les instruments existent, du droit humanitaire aux résolutions du Conseil de sécurité ; c’est la volonté de les faire respecter qui manque. En définitive, la bataille du Kordofan n’est pas seulement un épisode militaire ; elle est le révélateur d’une époque où la faim redevient une tactique assumée et où l’indignation s’épuise à mesure que les conflits se multiplient. Tant que nourrir les assiégés dépendra du bon vouloir de ceux qui les assiègent, le Soudan restera la mesure de notre impuissance collective.