Le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi

Le 7 mai, les services du FMI ont validé deux revues du programme congolais. Taux directeur ramené à 13,5 %, franc stabilisé, inflation domptée : Kinshasa coche les cases de l’orthodoxie. Pendant ce temps, le M23 tient l’Est. Une réussite macroéconomique peut-elle survivre à une guerre qui ne dit pas son nom ?

À Kinshasa, le 7 mai, le communiqué est tombé sans tambour. Les services du Fonds monétaire international annonçaient un accord, au niveau des services, sur la troisième revue de la facilité élargie de crédit et la deuxième revue de la facilité pour la résilience et la durabilité. Quelques lignes techniques, presque arides. Elles consacrent pourtant un paradoxe que peu de capitales africaines peuvent revendiquer en 2026 : un pays en guerre sur son flanc oriental affiche des fondamentaux que Washington juge solides. La République démocratique du Congo tient sa monnaie pendant que ses provinces de l’Est lui échappent.

Le contraste n’est pas mince. Depuis le début de l’année, l’offensive du Mouvement du 23 mars, appuyé par Kigali selon les Nations unies, a fait basculer Goma puis Bukavu, vidé des pans entiers du Nord et du Sud-Kivu, et déplacé des centaines de milliers de personnes. Sur le terrain budgétaire et monétaire, pourtant, le tableau est inverse. La Banque centrale du Congo, dirigée par Malangu Kabedi-Mbuyi, a abaissé son taux directeur à 17,5 % en début d’année, puis à 15 % en janvier et à 13,5 % en avril. Le franc congolais, longtemps malmené, s’est stabilisé. La mission du Fonds, présente du 23 avril au 6 mai, a salué une économie qu’elle juge résiliente malgré les chocs externes.

Comment Kinshasa y est-elle parvenue ? D’abord par une discipline rare. Les recettes minières, portées par un cours du cuivre et du cobalt encore élevé, ont alimenté des réserves de change qui couvrent désormais plusieurs mois d’importations. La Banque centrale a maintenu des taux réels positifs assez longtemps pour briser les anticipations inflationnistes, ramenant la hausse des prix à un niveau que le pays n’avait plus connu depuis des années. Le ministre des Finances, Doudou Fwamba Likunde, a verrouillé l’exécution budgétaire, quitte à comprimer la dépense. Cette rigueur a un nom à Washington : crédibilité. Elle ouvre des décaissements et conforte la signature congolaise auprès des bailleurs.

Mais cette crédibilité repose sur un socle étroit. La guerre coûte, et elle coûte de plus en plus. L’effort militaire pèse sur un budget que la loi de finances rectificative de 2026 a dû réajuster face à de nouvelles pressions. Chaque franc consacré aux fronts de l’Est est un franc soustrait aux routes, aux écoles et aux hôpitaux d’un pays où la pauvreté reste massive. Surtout, la stabilité monétaire congolaise est adossée à une rente : le cuivre et le cobalt. Que les cours fléchissent, que la production de la Gécamines ou des grands opérateurs privés se grippe, et l’édifice vacille. Le Fonds lui-même a prévenu : la Banque centrale doit rester prudente, car la remontée des prix du carburant, dans le sillage de la tension pétrolière mondiale, pourrait rallumer l’inflation.

Le dilemme est politique autant qu’économique. Félix Tshisekedi a fait de la stabilité macroéconomique un argument de légitimité, à l’intérieur comme face aux partenaires extérieurs. Tenir la monnaie, c’est démontrer que l’État fonctionne là où les armes le contestent. Mais une rigueur prolongée, en pleine guerre, expose le pouvoir à un reproche : celui de soigner les indicateurs avant les populations. Les négociations menées sous médiation qatarie et américaine entre Kinshasa et le M23 n’ont pas encore produit de paix durable. Tant que l’Est reste un théâtre ouvert, le coût budgétaire de la sécurité demeurera une variable que ni la Banque centrale ni le Fonds ne maîtrisent. La désinflation peut tenir un an ; un dérapage des dépenses militaires se rattrape moins facilement.

Il y a, dans cette équation, une question de séquencement. Les bailleurs raisonnent en trimestres et en revues ; la guerre, elle, impose ses échéances. Un programme du FMI suppose des cibles de déficit et de réserves que le moindre choc sécuritaire peut faire dérailler. Or l’Est congolais concentre une part des recettes minières du pays, notamment dans les zones disputées. La stabilité affichée à Kinshasa se nourrit ainsi, en partie, de ressources extraites dans des régions dont l’État ne maîtrise plus la sécurité. Le franc fort de la capitale et la guerre des Kivu ne sont pas deux histoires parallèles : ce sont les deux faces d’une même dépendance.

À l’échelle du continent, la performance congolaise détonne. Quand le Ghana sort à peine d’une restructuration douloureuse et que la Zambie négocie encore avec ses créanciers, Kinshasa n’a pas fait défaut et conserve l’accès aux guichets concessionnels. Cette singularité a une valeur stratégique : elle place la RDC en position de force pour attirer les investissements miniers dont la transition énergétique mondiale a besoin, du cobalt des batteries au cuivre des réseaux électriques. Encore faut-il que les bailleurs et les grands groupes étrangers acceptent d’engager des capitaux dans un pays dont une partie du territoire échappe au contrôle de l’État. La prime à la stabilité a ses limites géographiques, et elles se dessinent à l’est.

La RDC offre ainsi un cas d’école rare : celui d’un pays qui réussit son examen macroéconomique tout en perdant le contrôle d’une partie de son territoire. Les deux trajectoires peuvent coexister un temps. Elles ne sont pas indépendantes. Si la guerre s’étend ou si la rente minière se retourne, la belle mécanique monétaire de Kinshasa pourrait se révéler plus fragile que les communiqués ne le laissent croire. Le vrai test n’est pas le prochain décaissement du Fonds. C’est la capacité du Congo à transformer une stabilité de papier en paix réelle, seule devise qui, à l’Est, ait encore cours.