
À Nairobi, les 11 et 12 mai 2026, Emmanuel Macron a annoncé 23 milliards d’euros et signé 11 accords bilatéraux avec William Ruto. Derrière les chiffres, Paris tente de remplacer un Sahel perdu par un pari kényan, en assumant la bascule de l’aide au co-investissement.
À State House Nairobi, lundi 12 mai 2026 à la mi-journée, Emmanuel Macron et William Ruto se sont serré la main devant onze textes alignés en rang, depuis la modernisation du terminal portuaire de Mombasa par CMA CGM (700 millions d’euros) jusqu’à un accord nucléaire civil, en passant par l’agriculture, le numérique et la santé. Le président français venait de chiffrer le tout : 23 milliards d’euros d’engagements, dont 14 milliards de capitaux privés français et 9 milliards mobilisés côté africain, fléchés vers la transition énergétique, l’agriculture et l’intelligence artificielle. Objectif annoncé, 250 000 emplois cumulés. La scène aurait pu se tenir à Dakar voici dix ans ; elle s’est jouée à Nairobi, capitale anglophone, avec un partenaire qui ne devait rien à l’ancienne Afrique-occidentale francophone.
Le choix du lieu n’a rien d’anodin. En juillet 2025, la France a quitté sa dernière base militaire en Afrique de l’Ouest, celle de Dakar, après avoir été poussée hors du Mali (août 2022), du Burkina Faso (février 2023), du Niger (décembre 2023), du Tchad (janvier 2025) et de la Côte d’Ivoire (février 2025). En trois ans, la présence française au sud du Sahara s’est réduite à Djibouti et au Gabon. Paris a perdu ses garnisons, ses contrats d’armement et son récit. Le Sahel post-coups d’État lui parle russe, turc ou tout simplement panafricain. Nairobi est donc plus qu’une étape, c’est la reconnaissance que la reconquête passera par l’économie, l’ingénierie et le numérique, dans des pays anglophones que la diplomatie française traitait jusqu’ici en second cercle.
Au-delà du symbole, le contenu interroge. Les 23 milliards annoncés additionnent des enveloppes existantes (Proparco, AFD, BPI), des projets privés déjà engagés (l’investissement de CMA CGM à Mombasa figurait dans le portefeuille du groupe depuis 2024) et des intentions à confirmer. La France n’a plus la marge budgétaire d’un grand chèque public : elle compose, agrège et rebaptise. La méthode est efficiente en communication ; elle reste fragile sur la durée, surtout dans un contexte où les ratios de dette française et l’instabilité parlementaire à Paris pèsent sur la capacité d’engagement public. La concurrence, elle, est saturée. Pékin a engagé 51 milliards de dollars promis au Forum de coopération sino-africaine de 2024. Les émirats du Golfe construisent ports et data centers depuis Casablanca jusqu’à Dar es-Salaam, avec l’appui décomplexé de DP World et de Mubadala. Ankara vend ses drones Bayraktar à quinze armées africaines. Moscou, par le canal de l’Africa Corps, conserve une présence directe au Mali, en Centrafrique et au Burkina Faso. Le marché du partenariat continental n’est plus à prendre, il est à disputer pied à pied, et chaque dossier devient l’objet d’une enchère politique permanente.
Ruto, lui, sait jouer cette concurrence. En vingt mois, le président kényan a reçu Xi Jinping, signé une commande de raffinerie avec Aliko Dangote (650 000 barils par jour à Mombasa, annoncée le 16 mai 2025), accueilli des délégations indiennes et saoudiennes. Sa formule de clôture à Nairobi, citée par Africanews, « ne pensons plus en termes d’aide et de prêts, mais en termes d’investissement », est aussi un avertissement : le Kenya n’acceptera aucune exclusivité. Le pays paie d’ailleurs cher cette diplomatie tous azimuts. Son service de la dette mobilise plus de 60 pour cent des recettes fiscales en 2025, et la perspective d’une notation dégradée par Moody’s, évoquée par Bloomberg le 10 mai, plane sur tous les engagements signés. Macron arrive donc en partenaire, pas en sauveur.
L’autre tension porte sur le discours. Le président français a martelé à Nairobi que la France était « un pays africain », formule déjà employée à Lagos en 2018 et qui n’avait guère convaincu. Plus opératoire est sa promesse d’ouvrir les visas étudiants, de financer des start-up via Choose Africa 2, et de cofinancer la formation de 50 000 ingénieurs sur cinq ans. Ces engagements bousculent la réalité du quotidien des demandes de visa français en Afrique de l’Est, encore plombées par des refus à 35 pour cent selon les chiffres du Quai d’Orsay publiés en mars 2026. Si Paris reconquiert par les classes moyennes formées, il faudra que l’administration consulaire suive le rythme présidentiel, ce qui n’est pas acquis.
La rencontre de Nairobi a également servi de scène parallèle. En marge du sommet, Macron a réuni les chefs d’État ouest-africains présents et évoqué un format ad hoc de dialogue avec la Confédération des États du Sahel. Bassirou Diomaye Faye, le président sénégalais, a profité du séjour pour parler dette directement avec Kristalina Georgieva. Cette diplomatie de couloir confirme que Nairobi est devenu un point de fixation continental, où se croisent capitaux français, ambitions kényanes et urgences sahélo-sénégalaises.
Reste à savoir ce qui survivra au discours. La Coupe du monde 2030, l’Exposition universelle 2031 à Riyad, l’agenda UE-UA de 2027 fourniront autant de jalons pour mesurer si les 23 milliards se matérialisent en projets concrets. La fragilité française n’est pas que financière, elle est aussi politique : un changement de majorité à Paris, voire un changement de président en 2027, peut détricoter une partie des promesses faites à Nairobi. Le véritable test n’aura pas lieu sur la pelouse de State House. Il se jouera, plus prosaïquement, devant les directions financières de CMA CGM, TotalEnergies, Orange ou Engie, quand viendra le moment d’engager les sommes annoncées. La France peut redevenir africaine ; elle devra surtout devenir crédible. Le calendrier est court, les attentes immenses, et les concurrents nombreux.














