En marge du sommet Africa Forward à Nairobi, le président Oligui Nguema et la patronne d’Eramet ont scellé un accord stratégique sur le manganèse de Moanda. L’assemblée générale du 27 mai examinera la montée du Gabon au capital du groupe minier français.

Le 11 mai 2026, en marge du sommet Africa Forward à Nairobi, le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema et Christel Bories, présidente-directrice générale d’Eramet, ont signé un accord stratégique qui pourrait redéfinir les rapports entre un État africain et un groupe minier international. Le 27 mai, lors de l’assemblée générale d’Eramet à Paris, les actionnaires examineront une augmentation de capital à laquelle le Gabon entend souscrire pour accéder au statut d’actionnaire de référence. Libreville, qui détient actuellement une participation modeste via la Société équatoriale des mines (SEM), veut peser dans les décisions d’un groupe qui exploite le gisement de manganèse de Moanda, dans le sud-est du pays, le plus grand gisement à haute teneur du monde. La presse gabonaise évoque une cible de 5 % du capital, mais aucun chiffre officiel n’a été confirmé.

La démarche s’inscrit dans le contexte de réaffirmation souverainiste du régime issu du coup d’État d’août 2023 contre Ali Bongo Ondimba. Oligui Nguema, élu président en avril 2025 après avoir conduit une transition de vingt mois, a fait de la souveraineté sur les ressources naturelles un pilier de son discours de « refondation ». Le Code minier révisé en 2024 a relevé la participation gratuite de l’État dans les projets miniers de 10 à 15 %, avec possibilité de monter à 35 % par acquisition. Le Gabon produit environ 11 millions de tonnes de minerai de manganèse par an via Comilog, filiale à 63,7 % d’Eramet, ce qui en fait le deuxième producteur mondial derrière l’Afrique du Sud. Le manganèse représente environ 6 % du PIB gabonais et une part croissante des recettes d’exportation à mesure que la production pétrolière, qui a culminé à 370 000 barils par jour en 1997, décline vers les 200 000 barils quotidiens actuels.

La montée au capital d’Eramet participe d’une stratégie en trois temps que Libreville déploie méthodiquement depuis 2024. Le premier est fiscal. Le gouvernement a renégocié la convention minière de Comilog, obtenant une augmentation des redevances et une contribution élargie au fonds de développement local de la province du Haut-Ogooué. En parallèle, la signature début mai 2026 de cinq conventions d’investissement totalisant plus de 775 milliards de francs CFA (environ 1,2 milliard d’euros), principalement destinées à la souveraineté alimentaire avec des partenaires turcs et chinois, montre que Libreville entend diversifier son économie tout en captant une plus grande part de la valeur de ses ressources extractives.

Le deuxième temps est industriel, et c’est là que l’ambition devient contraignante. Oligui Nguema a fixé un objectif que ses prédécesseurs n’avaient jamais osé formuler : à partir du 1er janvier 2029, le Gabon ne devra plus exporter de manganèse brut. Tout le minerai extrait devra être transformé localement avant de quitter le territoire. Le Complexe métallurgique de Moanda (CMM), inauguré en 2015 pour un investissement de plus de 160 milliards de francs CFA, demeure la seule usine de transformation du manganèse en Afrique subsaharienne. Sa capacité de production d’alliages de manganèse (silicomanganèse et ferromanganèse) reste modeste face aux 11 millions de tonnes de minerai extraites chaque année, dont la quasi-totalité est exportée brute vers la Chine (60 % des volumes) et l’Europe (environ 25 %). L’objectif 2029 suppose des investissements massifs dans de nouvelles capacités de transformation que seul Eramet, ou un partenaire de taille équivalente, peut mobiliser.

Le troisième temps est actionnarial, et c’est celui qui se joue le 27 mai. Monter au capital d’Eramet donnerait au Gabon un siège au conseil d’administration et un droit de regard sur les décisions d’investissement, de dividende et de stratégie industrielle du groupe. Le capital d’Eramet est structuré autour de deux blocs historiques : la famille Duval (via la holding GIMD, environ 36 %) et l’État français (via l’Agence des participations de l’État, environ 27 %). Le Gabon, actionnaire marginal, cherche à franchir un seuil qui lui conférerait un poids réel dans les organes de décision. L’opération passera par les droits préférentiels de souscription (DPS) disponibles lors de l’augmentation de capital : les actionnaires actuels ont la priorité, mais les titres non souscrits peuvent revenir à de nouveaux entrants. Le mécanisme est classique ; l’enjeu politique, lui, ne l’est pas.

Eramet observe la manoeuvre avec une prudence calculée. Le groupe, qui réalise environ 30 % de son chiffre d’affaires consolidé via Comilog, a tout intérêt à maintenir de bonnes relations avec Libreville. Mais une montée gabonaise significative modifierait les équilibres de gouvernance et pourrait créer des tensions avec les deux actionnaires de référence, peu enclins à voir un État africain disposer d’un pouvoir de blocage sur certaines résolutions. La question est aussi géopolitique : dans un contexte où la France voit son influence contestée en Afrique de l’Ouest et centrale (Mali, Burkina Faso, Niger), le Gabon post-transition teste les limites de la relation avec Paris, non par la rupture mais par la prise de participation. Le procédé est plus feutré que celui des juntes sahéliennes, peut-être plus efficace à long terme.

Le manganèse fait rarement la une. Pourtant, il est indispensable à la production d’acier (90 % de la demande mondiale) et, de plus en plus, à celle des batteries pour véhicules électriques. Le Gabon, en cherchant à transformer sa rente en levier de gouvernance actionnariale, pose une question qui dépasse Moanda : un État africain peut-il passer du statut de fournisseur de matière première à celui de copilote stratégique d’un groupe minier international ? La réponse d’Eramet, le 27 mai à Paris, donnera un signal bien au-delà de Libreville.