Les députés camerounais ont adopté un projet de loi pour un statut spécial pour la zone anglophone.

Trois reports en dix-huit mois, une Assemblée qui prolonge elle-même son propre mandat, une opposition interdite de coalition. Au Cameroun, le calendrier électoral ne mesure plus le temps démocratique : il sert de levier au pouvoir de Paul Biya, 93 ans, pour neutraliser l’alternance sans jamais avoir à la refuser frontalement.

 

Le 19 mars 2026, l’Assemblée nationale camerounaise a voté sa propre prolongation jusqu’au 20 décembre 2026, repoussant pour la troisième fois en dix-huit mois des élections législatives et municipales qui auraient dû se tenir en 2025. Aucun député n’a contesté le vote. La motion, présentée comme un ajustement technique lié à des « contraintes impérieuses » selon la présidence, est passée sans débat substantiel dans un hémicycle acquis. À Yaoundé, personne n’a été surpris. Le report des scrutins est devenu, sous Paul Biya, une pratique de gouvernement aussi routinière que la nomination des préfets. Ce qui frappe n’est pas tant le fait du report que l’absence totale de résistance institutionnelle qu’il suscite, y compris de la part de la société civile, muselée par des années de répression.

Le scénario se répète avec une régularité d’horloge. En 2024, l’Assemblée avait déjà prolongé les mandats des députés jusqu’en mars 2026. En février 2026, le président a annoncé un « léger réajustement » du calendrier, sans fixer de nouvelle date. Un mois plus tard, les députés se sont attribué neuf mois supplémentaires. Cette mécanique repose sur un levier constitutionnel simple : l’article 15(4) de la Constitution camerounaise permet au chef de l’État de fixer la date des scrutins. En pratique, le pouvoir de convocation s’est transformé en pouvoir de suspension, sans qu’aucune juridiction ne puisse le contraindre. Le Conseil constitutionnel, dont les membres sont nommés par le président, n’a jamais été saisi de la constitutionnalité de ces prolongations successives, et aucun mécanisme de recours citoyen n’existe pour forcer la convocation d’un scrutin.

L’enjeu dépasse le calendrier. Chaque report consolide un système de verrouillage institutionnel à trois niveaux.

Le premier est électoral. La loi électorale camerounaise impose aux partis d’opposition de détenir des sièges parlementaires pour présenter des candidats dans certaines configurations. Le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) de Maurice Kamto, principale force d’opposition, n’en possède aucun depuis son boycott des législatives de 2020, un scrutin qu’il avait jugé frauduleux. Plus de trente partis d’opposition se sont regroupés derrière Kamto au début de 2026, formant deux coalitions électorales. Les deux ont été interdites par le ministère de l’Administration territoriale, qualifiées d’« associations clandestines et illégales ». L’alliance a été contrainte de se replier sur des structures informelles, coupée de l’accès aux médias publics et aux financements de campagne. Des tensions internes au sein même du MRC, signalées en mai 2026 par MMI News, fragilisent encore davantage le front d’opposition, avec l’exclusion de membres fondateurs qui contestent la stratégie de Kamto.

Le deuxième verrouillage est parlementaire. L’Assemblée sortante, dominée par le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) de Biya avec 152 sièges sur 180, est la même qui vote chaque prolongation de son propre mandat. Le mécanisme produit un cercle fermé : le parti au pouvoir décide quand les élections auront lieu, et tant qu’elles n’ont pas lieu, il conserve la majorité qui lui permet de décider de les reporter. Selon l’analyse de l’Atlantic Council publiée en avril 2026, cette boucle auto-référentielle rend l’alternance arithmétiquement impossible sans une rupture extérieure au cadre constitutionnel. Le scrutin uninominal à un tour dans les circonscriptions uniques renforce cet avantage structurel en fragmentant l’opposition géographiquement.

Le troisième verrouillage est générationnel. Paul Biya, 93 ans en février 2026, occupe la présidence depuis 1982, soit quarante-quatre ans. La question successorale plane sur chaque décision institutionnelle. Le report des législatives est aussi lu, à Yaoundé et dans les chancelleries occidentales, comme un moyen de contrôler l’environnement parlementaire avant une éventuelle passation. La réintroduction du poste de vice-président, réforme constitutionnelle discutée début 2026, s’inscrit dans cette logique : baliser un chemin de succession qui ne passe ni par les urnes ni par l’opposition. Nommer un dauphin constitutionnel, repousser les législatives pour éviter qu’une nouvelle Assemblée ne complique la transition, neutraliser les coalitions concurrentes, les pièces s’assemblent en une mécanique de succession administrée dont la temporalité est entièrement maîtrisée par le seul palais d’Etoudi.

Les conséquences se mesurent aussi en désenchantement civique. Selon Afrobarometer (enquête 2025), 68 % des Camerounais de moins de 35 ans considèrent que les élections « ne changent rien ». Le taux de participation aux municipales de 2020 était tombé à 24 %. Chaque report supplémentaire creuse le fossé entre la population et des institutions dont elle ne perçoit plus la fonction représentative. La contestation, quand elle se manifeste, prend des formes extra-institutionnelles : des manifestations de rue aux pressions de la crise anglophone dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, où le conflit séparatiste ambazonnien reste actif, meurtrier, et toujours sans perspective de résolution politique après sept ans d’affrontements. La communauté internationale, elle, se contente de protestations de principe sans conséquence.

Le Cameroun n’est pas le seul pays du continent à connaître des reports électoraux. Mais il est l’un des rares où le report est devenu un mode de gouvernance permanent plutôt qu’un accident conjoncturel. La date de décembre 2026, avancée pour les prochaines législatives, n’engage personne : un quatrième report n’est pas exclu si les « contraintes impérieuses » reviennent. Pour Biya, le temps n’est pas un ennemi à combattre mais un allié à instrumentaliser. Tant que le calendrier reste à sa discrétion, l’alternance est juridiquement possible et politiquement impossible : une formule qui résume, mieux qu’un long discours, l’état du pluralisme camerounais en 2026.