
Le 15 mai 2026, un ultimatum expire à Mogadiscio. Si aucun accord n’est trouvé sur l’élection présidentielle, le Puntland, le Jubaland et l’opposition menacent d’établir un processus politique parallèle. Le président Hassan Sheikh Mohamud, accusé de s’accrocher au pouvoir, fait face à une contestation qui ne vient plus de la rue mais des institutions mêmes du fédéralisme somalien. À cinq jours de l’échéance, l’architecture de l’État est en jeu.
Le 15 mai 2026, Mogadiscio vivra l’un de ces moments où l’histoire d’un pays bascule dans le silence, sans coup de feu ni manifestation de masse. Ce jour-là, si aucun accord n’a été conclu sur le calendrier de l’élection présidentielle, les États fédérés du Puntland et du Jubaland, rejoints par les principaux groupes d’opposition, ont annoncé qu’ils lanceraient un processus politique alternatif : élection d’un nouveau président, formation d’un nouveau cabinet, en dehors du cadre institutionnel de Villa Somalia. Ce n’est pas une rébellion armée. C’est une sécession constitutionnelle, menée par ceux-là mêmes qui ont bâti le système fédéral somalien tel qu’il existe depuis 2012.
La crise couvait depuis des mois. Le mandat du président Hassan Sheikh Mohamud, élu en mai 2022 par un vote parlementaire indirect, arrive à expiration sans qu’aucun calendrier électoral n’ait été formellement adopté. Le président a multiplié les manœuvres dilatoires : prolongation de la législature par décret, appels au dialogue national sans date de clôture, nomination de comités consultatifs qui n’ont produit aucun résultat tangible. Le Puntland, sous la présidence de Said Abdullahi Deni, a été le premier État fédéré à dénoncer ouvertement cette stratégie, dès la fin 2025. Le Jubaland d’Ahmed Mohamed Islam, dit Madobe, a emboîté le pas en janvier 2026. Les deux hommes partagent une conviction : Hassan Sheikh Mohamud utilise l’absence de consensus comme prétexte pour prolonger indéfiniment son pouvoir, reproduisant le schéma de son prédécesseur Mohamed Abdullahi Farmajo, qui avait tenté la même manœuvre en 2021 avant d’être contraint au compromis.
Le fédéralisme somalien, instauré par la Constitution provisoire de 2012, repose sur un équilibre fragile entre un gouvernement central structurellement faible et des États membres disposant de ressources propres. Ce modèle, conçu sous l’égide de la communauté internationale pour pacifier un pays en guerre civile depuis 1991, a toujours souffert d’une ambiguïté fondatrice : les États fédérés disposent de forces armées propres, de revenus fiscaux autonomes et de relations diplomatiques parallèles. Le Puntland entretient des contacts directs avec les Émirats arabes unis et l’Éthiopie, sans passer par Mogadiscio. Le Jubaland bénéficie de la protection de fait du Kenya voisin. Mais tous dépendent formellement d’un centre qui n’a jamais eu les moyens de s’imposer.
L’ultimatum du 15 mai transforme cette ambiguïté en fracture ouverte. Le scénario d’un processus électoral parallèle n’est pas une hypothèse d’école : les précédents existent. Le Puntland dispose d’une administration fonctionnelle, d’un port stratégique à Bossaso géré par DP World, de forces de sécurité entraînées et d’une tradition d’autonomie qui précède le fédéralisme constitutionnel de quatorze ans. Le Jubaland contrôle la ville portuaire de Kismayo et la frontière kenyane, par où transitent les échanges commerciaux vitaux pour le sud somalien. Si ces deux États reconnaissent un président alternatif, le gouvernement de Mogadiscio perdrait le contrôle effectif de près de la moitié du territoire et verrait sa légitimité réduite à un périmètre urbain.
La communauté internationale observe avec une inquiétude croissante mais sans levier décisif. L’IGAD, qui a piloté les précédents processus électoraux somaliens, n’a pas réussi à obtenir de compromis. Les Émirats arabes unis, qui investissent massivement au Puntland, ne poussent pas vers un accord qui renforcerait Mogadiscio au détriment de leurs partenaires régionaux. L’Éthiopie, en tensions avec la Somalie depuis le mémorandum signé en janvier 2024 avec le Somaliland, n’a ni l’envie ni la crédibilité pour jouer les médiateurs. Djibouti tente une médiation discrète via le président Ismaïl Omar Guelleh, mais son influence sur les dynamiques claniques somaliennes reste limitée. Washington, absorbé par ses propres reconfigurations en Afrique, se contente de déclarations générales appelant au dialogue.
Al-Shabaab, qui contrôle toujours de vastes zones du sud et du centre de la Somalie, profite de chaque crise institutionnelle pour consolider son emprise territoriale. Le groupe jihadiste affilié à Al-Qaïda ne participe pas au jeu politique formel, mais il prospère dans le vide de gouvernance que la paralysie fédérale produit systématiquement. L’opération militaire lancée par le gouvernement en 2022, qui avait permis de reprendre plusieurs districts avec l’appui des milices claniques, est au point mort depuis la mi-2024, faute de coordination entre forces fédérales et contingents régionaux. Chaque mois de crise politique à Mogadiscio est un mois gagné pour Al-Shabaab dans les provinces.
Le paradoxe somalien tient en une phrase : l’État a été reconstruit par des acteurs qui n’ont aucun intérêt à le voir fonctionner comme un tout. Le fédéralisme, pensé comme un outil de réconciliation entre clans, est devenu un mécanisme de blocage où chaque président d’État fédéré dispose d’un droit de veto implicite sur le calendrier national. Said Deni et Madobe ne veulent pas nécessairement détruire la fédération : ils veulent la remodeler à leur avantage, en imposant un système où le centre ne serait qu’un secrétariat technique au service des régions. Hassan Sheikh Mohamud, de son côté, joue la montre en espérant qu’un compromis de dernière minute lui permettra de conserver le pouvoir sans en payer le prix politique.
Le 15 mai n’est pas une date comme les autres dans l’histoire somalienne. Si l’ultimatum est mis à exécution, le pays entrera dans une zone grise constitutionnelle dont il mettra des années à sortir : deux présidents, deux gouvernements, deux légitimités concurrentes. Si un accord de dernière minute est trouvé, il sera probablement bâti sur les mêmes ambiguïtés qui ont produit la crise actuelle. Dans les deux cas, le grand perdant sera le citoyen somalien ordinaire, otage d’un fédéralisme qui ne fédère plus rien, pris entre un État central qui ne gouverne pas et des États régionaux qui ne partagent pas.















