
Le 1er mai 2026, le Niger a annulé ses défilés sur l’ensemble du territoire pour raisons sécuritaires. Une semaine plus tôt, le JNIM et le Front de libération de l’Azawad lançaient la plus grande offensive coordonnée au Mali depuis la rébellion de 2012, frappant Bamako, Kati et Gao. Le Burkina Faso se déclare officiellement « en guerre ». L’Alliance des États du Sahel vacille de l’intérieur.
Le matin du 25 avril 2026, des tirs nourris ont résonné dans le quartier de Kati, à une quinzaine de kilomètres de Bamako, là même où se trouve le camp militaire qui abrite l’état-major des forces armées maliennes. Dans les heures qui ont suivi, des attaques simultanées ont frappé Gao, Kidal, Sévaré et Mopti. Le ministre de la Défense Sadio Camara a été tué dans l’assaut de Kati. Le chef du renseignement militaire Modibo Koné a été grièvement blessé. L’offensive, revendiquée conjointement par le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM, affilié à al-Qaïda) et le Front de libération de l’Azawad (FLA), est la plus vaste opération coordonnée qu’ait connue le Mali depuis la rébellion touarègue de 2012. Elle a visé simultanément le coeur politique du régime, le commandement militaire et les principaux axes logistiques du pays, démontrant une capacité de projection que les analystes n’anticipaient plus.
Six jours plus tard, le 1er mai, le Niger annulait l’ensemble de ses défilés syndicaux et commémorations sur le territoire national. Une première depuis la formation de l’Alliance des États du Sahel (AES) en septembre 2023. Pas de communiqué détaillé : la junte du général Abdourahamane Tiani s’est contentée d’invoquer des « raisons sécuritaires » sans préciser la nature de la menace. Au Burkina Faso voisin, le capitaine Ibrahim Traoré a officiellement déclaré que le pays était « en guerre ». La route Bamako-Sikasso, artère commerciale vitale reliant le Mali à la Côte d’Ivoire par laquelle transite l’essentiel des importations de carburant malien, reste coupée par le JNIM, qui impose depuis plusieurs mois un blocus économique méthodique sur les approvisionnements en provenance du sud.
L’Alliance des États du Sahel a été fondée sur une promesse explicite : reprendre le contrôle sécuritaire des territoires que les armées françaises (opération Barkhane) et les casques bleus de la MINUSMA avaient échoué à pacifier. Le retrait français, achevé en 2023 au Mali et en 2024 au Niger et au Burkina Faso, devait ouvrir la voie à une souveraineté sécuritaire pleine et entière. Deux ans et demi plus tard, le bilan est accablant. Selon le Global Terrorism Index 2026, le Sahel concentre désormais un attentat djihadiste sur cinq dans le monde et 51% des morts liées au terrorisme à l’échelle planétaire. Les décès liés au djihad au Mali ont plus que quadruplé depuis l’arrivée des forces russes par rapport à la moyenne annuelle des dix années précédentes, selon les données compilées par l’Africa Center for Strategic Studies. L’État islamique au Sahel (IS-Sahel) a, de son côté, étendu ses opérations dans l’est du Burkina Faso et le nord-ouest du Niger, ouvrant un second front que les armées nationales, sous-équipées et dispersées sur des territoires immenses, ne parviennent pas à contenir.
Le facteur russe aggrave le tableau sans le résoudre. Quelque 2 000 combattants de l’Africa Corps, la structure qui a succédé au groupe Wagner après la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023, sont déployés au Mali. Leur contribution militaire, après le désastre de la bataille de Tinzaouaten en juillet 2024 où plusieurs dizaines de mercenaires ont été tués par une coalition touarègue et djihadiste, se limite désormais à la sécurisation des zones minières exploitables et à des opérations punitives contre les populations civiles soupçonnées de sympathie rebelle. Al Jazeera, dans une enquête publiée le 29 avril 2026, documente des exactions systématiques dans les régions fréquentées par le FLA et le JNIM, sans que ces opérations ne produisent de gains territoriaux durables. L’Africa Corps exploite les gisements aurifères, pas la sécurité. Cette réalité, longtemps masquée par la rhétorique souverainiste des juntes, devient difficilement contestable après l’offensive du 25 avril.
La dimension la plus préoccupante de la crise est son débordement vers le sud. Le JNIM a ouvert depuis 2024 un front économique en ciblant systématiquement les corridors logistiques qui relient le Mali enclavé à ses voisins côtiers. La région de Kayes, qui connecte Bamako au Sénégal et à la Mauritanie, est sous pression constante. La route Bamako-Sikasso, artère vitale vers la Côte d’Ivoire, est régulièrement coupée. L’objectif stratégique du JNIM est limpide : asphyxier économiquement les capitales sahéliennes pour démontrer l’incapacité des juntes à garantir les fonctions élémentaires de l’État, y compris l’approvisionnement en carburant et en denrées de base. La Côte d’Ivoire, qui partage une frontière de 532 kilomètres avec le Burkina Faso, a activé ses plans de préparation aux flux de réfugiés et renforcé son dispositif militaire dans le nord depuis 2025. Ce cordon ne suffit pas à empêcher les incursions sporadiques, et Abidjan sait que la prochaine phase de l’expansion djihadiste pourrait viser directement les zones frontalières ivoiriennes.
L’AES est désormais prise dans le piège qu’elle a elle-même construit. En interdisant les partis politiques au Mali depuis 2024, en prolongeant les transitions militaires de plusieurs années sans calendrier crédible, et en rompant avec la CEDEAO, les trois juntes ont concentré toute leur légitimité sur un seul indicateur : la sécurité. C’est précisément cet indicateur qui s’effondre. L’annulation du 1er mai nigérien n’est pas un incident administratif. C’est l’aveu, à peine masqué, qu’un État qui ne peut plus organiser un défilé syndical sur son propre sol a perdu le monopole de la normalité bien avant celui de la violence.















