
Quatre mois après la victoire à 71,65 pour cent du président Yoweri Museveni, la fenêtre post-électorale ougandaise se referme sur une opposition réprimée et un fils, Muhoozi Kainerugaba, en consolidation au cœur de l’armée. Sous la routine du pouvoir, c’est bien le passage du témoin qui se prépare, sans s’avouer.
Kasangati, banlieue nord de Kampala, jeudi 30 avril 2026. Devant le portail de la propriété de Robert Kyagulanyi, plus connu comme Bobi Wine, deux blindés Casspir sud-africains et une douzaine d’hommes des Special Forces Command, en treillis noir, contrôlent les abords. Le chanteur, leader du National Unity Platform et adversaire déclaré du chef de l’État depuis 2021, est officiellement « libre de ses mouvements », selon le porte-parole de l’armée le brigadier Felix Kulayigye. Officieusement, il ne l’est plus depuis le retour des barrages de février. Au marché de Kalerwe à un kilomètre de là, les vendeurs racontent à voix basse les arrestations nocturnes d’avril, les disparitions documentées par Human Rights Watch et l’Africa Center for Strategic Studies. Quatre mois après la victoire officielle de Yoweri Museveni au scrutin du 15 janvier, l’Ouganda n’a pas refermé sa séquence électorale. Il l’a déplacée. Du bureau de vote vers la caserne, du décompte vers la promotion, et de la rue vers le calendrier d’un État qui ne dit pas son principal chantier, organiser la suite.
La toile de fond est connue, ses ressorts moins. La Commission électorale, présidée par le juge Simon Byabakama, a proclamé le 17 janvier la victoire du président sortant à 71,65 pour cent contre 24,72 pour cent pour Bobi Wine, sur fond d’arrestations de militants, de coupures Internet régionales et d’expulsion d’observateurs européens. Le scénario ressemble à 2021, en plus feutré. Là où la précédente présidentielle avait coûté la vie à 54 personnes selon le décompte de la Commission ougandaise des droits humains, celle de janvier en a fait 31 selon HRW, dont 22 dans le sud du Buganda. Le décor politique, lui, a changé. Depuis mars, le fils du président, Muhoozi Kainerugaba, occupe officiellement le poste de Chief of Defence Forces, fonction qu’il cumule désormais avec le commandement de la garde présidentielle, en violation, selon la juriste Sylvia Tamale, de la doctrine de séparation des chaînes. Le frère cadet du président, le général Salim Saleh, patron de l’Operation Wealth Creation, contrôle les nominations économiques. Henry Tumukunde, ancien chef du renseignement intérieur passé à l’opposition, est interdit de meeting depuis février. Washington, lui, observe sans réagir. Le rapport CSIS publié le 23 avril souligne le « retrait progressif de l’engagement américain » sur la gouvernance ougandaise, à mesure que la Russie et la Chine captent les contrats militaires et énergétiques. La Banque africaine d’import-export a signé en mars une enveloppe de 1,2 milliard de dollars sur le pipeline EACOP, là où la Banque mondiale est en retrait depuis 2023. Le terrain diplomatique se vide, le terrain sécuritaire se remplit.
Tout n’est pas figé. Bobi Wine, redevenu chanteur faute de pouvoir tenir meeting, multiplie les tournées dans la diaspora ougandaise à Nairobi, Londres, Toronto. Le NUP a élargi son groupe parlementaire de 57 à 71 sièges en janvier, un gain inédit pour une opposition ougandaise sortante. Les jeunes diplômés de Makerere, dont une partie a rejoint la mouvance Gen Z documentée par Chatham House, tiennent la rue numérique. Les villes de Mbale, Mbarara et Gulu, longtemps acquises au Mouvement de résistance nationale, ont basculé en janvier vers le NUP, signe d’une lente érosion territoriale. Mais l’appareil sécuritaire, lui, ne se fissure pas. La Uganda People’s Defence Force, forte de 47 000 hommes, dispose désormais d’une chaîne d’allégeance verrouillée par la promotion de proches du président et par la professionnalisation de la Reserve Force, équivalent ougandais de la Garde nationale. La tension avec le Kenya, ouverte par les déclarations de Yoweri Museveni du 11 avril réclamant un « accès garanti à l’océan Indien », renvoie à la peur d’enclavement et fournit l’argument fédérateur interne. La fragmentation de l’opposition, divisée entre NUP, FDC affaibli et candidats indépendants, prive enfin la rue d’un porte-voix unique. Pour le palais d’État de Nakasero, le trimestre qui s’ouvre est moins celui d’une menace que d’une mise en ordre.
Que prépare Kampala ? Trois scénarios circulent dans les notes diplomatiques de Nairobi et Pretoria. Le premier, « la dauphinerie ouverte », verrait Muhoozi Kainerugaba se présenter en 2031 sous les couleurs du NRM, avec une transition organisée et une constitution amendée à temps pour neutraliser la limite d’âge. Le deuxième, « la régence collégiale », repose sur un partage du pouvoir entre Muhoozi pour la défense, Salim Saleh pour l’économie et un président civil de transition issu du NRM, formule qui rassurerait les bailleurs et les voisins. Le troisième, le moins probable mais le plus déstabilisant, est celui d’une fracture interne au NRM autour de la succession, au profit d’une figure indépendante. À l’East African Community, l’option d’une facilitation kényane ou tanzanienne reste sur la table mais aucun des partenaires régionaux n’a intérêt à brusquer Kampala dans une période où Mombasa et Dar es Salaam dépendent du transit ougandais. Le calendrier est posé. Reste à savoir si l’Ouganda peut traverser cinq ans de pré-succession sans heurt majeur. Pour l’heure, les rues de Kasangati répondent par le silence. Et c’est précisément ce silence, méthodique, surveillé, qui signe la nouvelle phase de musevenisme tardive, observée par Democracy in Africa, où le régime ne se contente plus de gagner les élections, mais réorganise méthodiquement l’État pour gagner la décennie qui vient.















