
Quatre ans après le refus du programme FMI de 1,9 milliard de dollars, la Tunisie de Kais Saied entre dans son année des échéances. Pénuries de devises, autotirage de la Banque centrale, eurobond à honorer, l’autosuffisance proclamée se cogne aux remboursements. Tunis cherche, sans le dire, une porte de sortie.
Devant l’agence centrale de la BIAT, avenue Habib Bourguiba, ce mardi 5 mai 2026, la file d’attente s’allonge dès huit heures. Trois retraits limités à mille dinars par jour, deux semaines de pénurie d’euros au guichet, un employé qui finit par lâcher à voix basse, « revenez demain, peut-être ». À deux pas, le ministère des Finances peaufine la communication d’un nouvel emprunt obligataire intérieur, le sixième en quatorze mois. À Washington, dans le compte rendu des Spring Meetings du Fonds monétaire international, achevés le 19 avril, le mot « Tunisia » n’apparaît qu’une seule fois, dans la liste des pays Article IV en consultation prolongée. Le silence diplomatique du FMI envers Tunis, entré dans sa cinquième année, est devenu un signal en soi. Personne, à Tunis comme à Bercy, ne fait plus mine de l’ignorer. Le pays vient d’entamer son année des échéances, celle où la dette publique, l’inflation et le dinar testent simultanément la doctrine d’autosuffisance martelée par le président Kais Saied depuis 2022.
Les chiffres ont parlé avant les hommes. Selon la dernière mise à jour des données du FMI, la dette publique tunisienne, qui culminait à 84,9 pour cent du produit intérieur brut en 2024, est redescendue à 82,2 pour cent en 2025, sans pour autant repasser sous la barre symbolique des 80. Le service de la dette en devises absorbe désormais l’équivalent de quinze à dix-sept milliards de dinars sur l’année 2026, dont une échéance d’eurobond datée d’octobre. Faute d’accord avec le FMI, dont le programme Extended Fund Facility de 1,9 milliard de dollars négocié au niveau des services en octobre 2022 a été enterré par le palais de Carthage, la Tunisie finance son budget par circuits internes. La Banque centrale de Tunisie, dont la doctrine d’indépendance a cédé en 2024 sous la pression d’un amendement législatif, a injecté plus de sept milliards de dinars de monétisation directe au profit du Trésor entre janvier 2024 et mars 2026. Les banques publiques BNA, STB et BH ont absorbé dans leurs bilans les nouvelles tranches de dette intérieure jusqu’à frôler leurs ratios prudentiels. L’inflation, officiellement contenue à 5,6 pour cent en glissement annuel selon l’INS, masque des prix administrés sur le sucre, la farine et le carburant subventionné. La conséquence se lit chaque matin dans les agences bancaires de la capitale, et chaque soir dans les bilans des grossistes de Sfax. Sur le marché parallèle tunisois, le dinar s’échange depuis avril autour de 3,55 pour un euro contre un cours officiel BCT proche de 3,32, soit un écart supérieur à 7 pour cent qui n’avait plus été observé depuis 2017. Les réserves nettes de change, tombées à l’équivalent de 95 jours d’importation au 30 mars selon la BCT, se rapprochent du seuil psychologique des 90 jours, ligne rouge des agences de notation.
À Carthage, on récuse l’image du dos au mur. L’argumentaire officiel, repris par la ministre de l’Économie Sihem Boughdiri Nemsia lors d’un point presse le 28 avril, articule trois lignes. Premièrement, la Tunisie a remboursé chaque échéance depuis 2022 sans accord FMI, preuve, dit-on, que la souveraineté budgétaire reste possible. Deuxièmement, des partenaires alternatifs, Riyad, Abou Dabi, Doha, auraient placé sur la table des facilités de trésorerie discrètes, dont le volume cumulé atteindrait 1,5 milliard de dollars depuis le début 2025. Troisièmement, les flux de transferts de la diaspora, plus de huit milliards de dinars en 2025 selon la BCT, et les exportations d’huile d’olive et de phosphates, en hausse à la faveur d’une saison agricole favorable, allègent la pression. Le récit a sa cohérence. Il a aussi ses limites. Les facilités du Golfe, conditionnées à un alignement diplomatique soutenu, notamment sur la Libye et le Sahara occidental, ne compensent pas, dollar pour dollar, un eurobond venu à échéance. Le marché obligataire intérieur sature, comme l’ont reconnu en avril les analystes de Tunisie Valeurs et de l’Université Tunis Manar. Enfin, la trajectoire d’inflation est artificiellement maintenue par un système de subventions universelles dont le coût atteint déjà 9 pour cent du PIB. À chaque mois qui passe, la marge entre autosuffisance proclamée et autarcie subie se rétrécit.
Que reste-t-il alors ? Trois portes, qu’aucun acteur ne nomme publiquement. La première, dite « FMI light », consisterait en un programme de surveillance, sans décaissement, qui débloquerait l’accès aux marchés internationaux et au soutien parallèle de la Banque africaine de développement et de l’Union européenne. Le palais de Carthage s’y refuse pour l’heure, par peur d’ouvrir la boîte des contreparties politiques. La deuxième porte, dite italo-algérienne, repose sur un partenariat énergétique et financier approfondi avec Rome et Alger, où le gaz algérien transite par Skikda jusqu’à La Skhirra et où le Cassa Depositi italien acceptait de prendre du papier tunisien. Elle suppose une normalisation politique avec Alger qui n’est pas acquise. La troisième porte, celle de l’autarcie assumée, est murmurée par certains conseillers présidentiels mais peu d’économistes la jugent compatible avec le modèle social tunisien. À l’Institut tunisien de la compétitivité, on résume ainsi, 2026 oblige à choisir, ou la Tunisie renoue avec un cadre multilatéral, ou elle accepte une décennie d’appauvrissement ordonné. Ce choix, Kais Saied n’a pas voulu le faire en 2022. Il faudra bien qu’il le tranche avant le service d’octobre.















