Le ministre des Finances John Mbadi a déposé fin avril son Finance Bill 2026, multipliant les exonérations de TVA. William Ruto tente de désamorcer la Gen Z sans rompre avec le FMI, ni renoncer à élargir l’assiette fiscale, à quinze mois d’une présidentielle déjà inflammable.

Au Treasury Building d’Harambee Avenue, le 28 avril 2026, John Mbadi, ministre des Finances depuis le grand remaniement de juillet 2024, a déposé devant la Comité des finances de l’Assemblée nationale les 162 pages du Finance Bill 2026. Le contraste avec son prédécesseur Njuguna Ndung’u, qui avait subi de plein fouet la révolte de juin et juillet 2024, ne pouvait être plus net. Là où le projet de Ndung’u introduisait une taxe sur le pain, l’huile végétale et les transferts mobiles, celui de Mbadi exonère de TVA toute une liste de produits et services, santé, intrants agricoles, énergie solaire, transport ferroviaire, équipements de télécommunication. À Nairobi, sur Kimathi Street, un café de jeunes activistes du mouvement #RutoMustGo restait pourtant méfiant vendredi soir. « Ils ont retiré les taxes les plus visibles, mais l’addition arrivera ailleurs », anticipait Hanifa Adan, blogueuse devenue figure de la contestation. La méfiance, elle, est gravée dans la mémoire des cinquante manifestants tués entre le 25 juin et le 8 juillet 2024 selon la Commission nationale des droits de l’homme.

Le calcul de William Ruto est arithmétique avant d’être politique. Le programme de 3,6 milliards de dollars conclu avec le FMI en avril 2021, deux fois augmenté, est arrivé à terme en avril 2025. Une nouvelle facilité a été négociée et son ouverture, sous Extended Fund Facility, est attendue cet été. Nairobi a besoin du tampon FMI pour rouler une dette publique tutoyant 71 pour cent du PIB et pour libérer la garantie qui accompagnerait un prochain eurobond. Mais les conditions habituelles, élargissement de l’assiette, suppression des exemptions, hausse de la TVA, percutent frontalement la Gen Z. Le Trésor, sous Mbadi, a donc choisi une voie d’apparence. Exonérations généreuses sur la consommation de masse, mais relèvement à 35 pour cent de la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu, alourdissement de la taxe sur les services numériques portée à 6 pour cent, élargissement de la digital asset tax aux plateformes de jeux d’argent en ligne. Les économistes Robert Shaw et Kwame Owino, à l’Institute of Economic Affairs, calculent que le Bill rapporterait à terme 2 800 milliards de shillings, soit l’équivalent de 21,7 milliards de dollars, contre 3 300 milliards initialement visés. La différence sera comblée par le découpage habituel, compression du fonctionnement, retards de paiement aux comtés, reports d’investissement. La presse, du Daily Nation au Standard, parle déjà d’un « budget en rétropédalage ».

La Gen Z, elle, ne lit pas les budgets ligne à ligne. Elle lit le climat, le ton, les vidéos TikTok. Le Bill arrive sur fond de prix alimentaires en hausse, de coupures fréquentes de Kenya Power et d’un chômage des moins de 35 ans estimé à 13 pour cent par la KNBS au premier trimestre. Boniface Mwangi et Hanifa Adan, deux figures les plus citées du mouvement, mobilisent désormais autour d’un slogan plus large que la fiscalité, « pas un shilling de plus à un État qui tue ». L’Independent Policing Oversight Authority a publié, le 22 avril, son rapport sur les disparitions extrajudiciaires liées aux manifestations entre 2024 et 2026, portant à 89 le nombre de cas avérés. Le ministère de l’Intérieur, dirigé par Kithure Kindiki promu vice-président en novembre 2024, conteste les chiffres. Au Parlement, Kalonzo Musyoka, leader de l’opposition, dit qu’il votera contre le Bill « par principe et par mémoire ». Raila Odinga, allié de circonstance de William Ruto à travers le « broad-based government » conclu en août 2024, peine à expliquer aux Luo de Kisumu pourquoi le mouvement contre Ruto reste légitime alors que son ODM en est partie prenante. Du côté du FMI, la directrice résidente Selim Cakir n’a, lors de sa conférence de presse du 25 avril, validé le Finance Bill qu’« en attente de ses dispositions opérationnelles ». Traduction, Washington n’est pas convaincu que Nairobi tiendra ses recettes. Dans une note interne du Bretton Woods Project révélée le 26 avril, plusieurs administrateurs européens du Fonds réclament déjà des « mesures de compensation budgétaire crédibles » pour valider la première revue programmée fin juin.

À quinze mois d’août 2027, William Ruto se trouve dans une équation à trois inconnues. Une rue qui ne lui pardonnera pas une nouvelle taxe sur le sel ou le riz. Un FMI qui exigera tôt ou tard de renforcer un Bill jugé timide. Une coalition gouvernementale dont la moitié, ODM compris, prépare déjà l’après. La survie politique du président passe désormais par l’autorité du Parlement à amender un projet présenté comme intouchable et par sa propre capacité à transformer l’arrestation, début mai, des suspects de l’enlèvement du blogueur Joseph Mwangi en un signal d’apaisement. Si la rue redescend, le Finance Bill 2026 deviendra le dernier compromis viable d’un mandat qui n’avait jamais cherché le compromis. S’il faut le renvoyer, comme en 2024, ce sera l’État kényan tout entier qui devra trouver, ailleurs et vite, les milliards manquants. Et le précédent zambien rappelle que l’on ne renégocie pas avec le FMI deux fois par an.