Le 29 avril à N’Djamena, le parti Les Transformateurs a transformé la cérémonie de ses huit ans en appel à mobilisation générale, dans le pays comme dans la diaspora, pour la libération de Succès Masra. Détenu depuis mai 2025, condamné à vingt ans, l’ancien Premier ministre devient le test politique de l’année pour Mahamat Idriss Déby Itno.

Au siège des Transformateurs à N’Djamena, le mercredi 29 avril, les militants étaient venus en bleu et blanc, couleurs du parti, pour célébrer huit ans d’existence. La cérémonie aurait pu avoir le ton d’un anniversaire feutré ; elle a viré, en deux discours, à l’appel frontal. Le secrétaire général Tog-yeum Nagorngar a parlé d’une conscience emprisonnée à tort, désignant ainsi Succès Masra, président du parti, ancien Premier ministre, détenu depuis mai 2025 et condamné en septembre à vingt ans de prison. Le mot d’ordre lancé est simple, presque téméraire pour le contexte tchadien : mobilisation générale, à N’Djamena, à Doba, à Moundou, dans la diaspora de Paris à Bruxelles. Le même jour, depuis sa cellule de la maison d’arrêt de Klessoum, Masra a fait diffuser un texte intitulé Sept mesures pour un Tchad uni dans la justice et l’égalité. Ce sont les premiers signes d’une stratégie de rupture après onze mois d’attente sage.

Pour comprendre l’enjeu, il faut revenir à 2024. Mahamat Idriss Déby Itno, qui avait pris le pouvoir à la mort de son père en avril 2021 à la tête d’un Conseil militaire de transition, avait conclu en janvier 2024 un accord politique inattendu avec Masra, économiste formé à la Banque africaine de développement, longtemps figure de la contestation civique. L’accord avait fait de Masra Premier ministre, et avait permis d’organiser une élection présidentielle en mai 2024 à laquelle Déby s’était présenté et qu’il a remportée avec 61 %. Très vite, le décor a changé. Mai 2025, après la tuerie intercommunautaire de Mandakao, Masra est arrêté chez lui, à Pala, accusé d’incitation à la haine et de complicité d’assassinat, sur la foi de quelques posts Facebook attribués à ses sympathisants. Le procès s’est tenu en septembre, sans témoins clés, sans les expertises balistiques demandées par la défense. La sentence, vingt ans, a sonné comme un avertissement à toute opposition ouverte.

Onze mois plus tard, le calcul du palais Toumaï semble fonctionner sur le papier. Masra est neutralisé, le parti privé de tête, l’opposition civile éparpillée entre exil et prudence. Le Tchad bénéficie en outre d’un environnement régional favorable. À Bamako, Ouagadougou et Niamey, les juntes de l’Alliance des États du Sahel ont normalisé une version dure du pouvoir militaire, banalisé l’arrestation des opposants et l’ajournement indéfini des élections civiles. Les capitales européennes, occupées par le dossier russe au Sahel et par leur retrait du Niger, ne pressent plus N’Djamena sur les droits humains. Paris, qui conserve une base et un format réduit de troupes, traite Mahamat Déby comme un partenaire stable face à la déstabilisation soudanaise, aux Forces de soutien rapide à l’Est, à la pression du Lac Tchad au Sud-Ouest. La Communauté économique des États de l’Afrique centrale, présidée actuellement par Brazzaville, ne s’est pas saisie du cas Masra. L’Union africaine non plus. L’isolement diplomatique du Tchad, sur ce dossier précis, reste faible.

Mais le calcul présidentiel a une faille. Les Transformateurs, et au-delà, une partie de la jeunesse urbaine, n’ont pas digéré la séquence 2024 et 2025. Pour eux, l’accord politique n’a pas été un compromis, il a été un piège. La détention de Masra, l’arrestation ces dernières semaines de plusieurs cadres du parti, l’interdiction de fait des conférences de presse à N’Djamena, dessinent un climat nouveau. Le parti, fondé en 2018 sur un projet de réformes économiques et démocratiques, a basculé dans une logique de mouvement d’opposition frontale. La cérémonie du 29 avril, par sa tonalité, n’était pas un anniversaire ; c’était l’acte premier d’une campagne. Et la diaspora, aux Pays-Bas, en France et au Canada, où vivent plusieurs milliers de Tchadiens diplômés, joue un rôle d’amplificateur que le gouvernement maîtrise mal. Sur les réseaux sociaux tchadiens, les sept mesures publiées depuis Klessoum ont circulé sous forme de vignettes graphiques, en arabe local et en français, contournant les fermetures épisodiques de l’internet mobile pratiquées par l’Autorité de régulation des communications électroniques. Le pouvoir, qui voulait transformer Masra en silence, lui a fabriqué une plateforme.

Reste donc, à brève échéance, une seule question. Mahamat Idriss Déby choisira-t-il de laisser passer cette mobilisation, en pariant qu’elle s’épuisera, ou réprimera-t-il préventivement, au risque d’une crise plus visible ? À l’intérieur du palais, deux lignes s’affrontent. Celle de l’amnistie technique, portée par quelques conseillers liés aux réseaux d’affaires régionaux, qui voient dans la libération de Masra contre engagement politique une carte à jouer pour rassurer les bailleurs. Celle de la fermeté, qui croit qu’une seule reculade ouvrirait la voie à dix autres. Le 16 mai, anniversaire de l’arrestation, sera un test. Le Tchad y mesurera, à la rue qui sortira ou qui ne sortira pas, la solidité d’un régime devenu maître du Sahel par défaut, mais incapable de résoudre la question simple que lui pose son ancien Premier ministre depuis sa cellule. La réponse que choisira le palais Toumaï dira aussi quelque chose des autres capitales sahéliennes : elles regardent toutes, en silence, ce que coûte aujourd’hui le verrouillage d’une opposition.