2 novembre 2026
Sans publicité
Analyse Économie

UEMOA : les plafonds de la monnaie électronique doublent à partir du 2 novembre

Quatre millions de FCFA sur un téléphone, quinze millions de rechargements par mois : depuis ce lundi, le mobile money de l’UEMOA change d’échelle. La BCEAO desserre en même temps les réserves des émetteurs. Wave et Orange Money y gagnent un quasi-compte bancaire ; les États, eux, n’y gagnent pas forcément de meilleure visibilité.

2 novembre 2026 • 4 min 839 mots
UEMOA : les plafonds de la monnaie électronique doublent à partir du 2 novembre
UEMOA

Lundi 2 novembre 2026, dans les huit pays de l’UEMOA, la BCEAO fait entrer en vigueur le doublement du plafond du mobile money : un client pourra détenir 4 millions de FCFA auprès d’un même émetteur, Wave, Orange Money ou MTN, contre 2 millions jusque-là, soit environ 6 790 dollars au cours de la banque centrale. Les rechargements mensuels cumulés passent de 10 à 15 millions. L’instruction n° 020, datée du 8 octobre et signée par le gouverneur Jean-Claude Kassi Brou selon le Rio Times, n’a donné lieu à aucune cérémonie. Elle modifie pourtant une règle en place depuis 2015, et donc la nature même du portefeuille électronique.

Le texte reste précis sur ses limites. Les avoirs d’un client se cumulent chez un même émetteur, quel que soit le nombre de portefeuilles ouverts. Distributeurs et commerçants agissant à titre professionnel échappent aux plafonds, et tout dépassement exige une autorisation préalable de la banque centrale. L’interdiction de prêter aux clients demeure : selon NotreAfrik, « un plafond plus élevé permet de garder davantage d’argent reçu, il ne crée aucune ressource supplémentaire ». La modification la moins commentée concerne les réserves. La part minimale de la contrepartie placée en dépôts à vue recule à 65 %, contre 75 % auparavant, d’après la comparaison des deux textes publiée par la même source, le reste pouvant aller vers des dépôts à terme ou des titres de dette. Ces actifs seront valorisés au plus bas du prix d’achat et de la valeur de marché, un garde-fou utile, qui ne tient toutefois pas lieu de supervision des flux.

Le marché ainsi encadré est immense, mais sa taille exacte fait débat. Selon des chiffres attribués à la BCEAO par l’économiste Seydina Oumar Seye, dans une tribune parue le 31 octobre, les transactions ont atteint 219 151 milliards de FCFA en 2025, sur 284,8 millions de comptes, dont 92,7 millions actifs. NotreAfrik, citant Forbes Afrique, retient 164 169 milliards et 172,9 millions de comptes. Près de 55 000 milliards séparent les deux estimations, sans que leurs périmètres soient explicités. Ce simple écart situe l’enjeu : on élargit un canal dont les mesures publiques ne concordent pas. Les ordres de grandeur, eux, ne prêtent guère à discussion. Toujours selon M. Seye, le mobile money pèse 84 % des transactions non cash de l’Union, pour un taux de bancarisation strict de 26,9 %, avec un réseau de 612 000 agents et 16,37 milliards d’opérations l’an dernier.

La première conséquence est bancaire. Le plafond de 2 millions de FCFA limitait la concurrence directe avec les banques, relevait déjà la Banque mondiale en 2023, rappelle une tribune d’Olivier Sagna publiée par Osiris. À 4 millions, le portefeuille peut abriter la trésorerie courante d’un petit commerce ou d’un artisan. M. Seye y voit, « sur le papier, un vrai compte ». L’image doit être nuancée, car le portefeuille reste sans crédit ni découvert. Mais la baisse du ratio de 75 % à 65 % change l’équation des émetteurs : une part plus grande des fonds confiés par leurs clients peut désormais être placée, donc rémunérée. Notre lecture est que la banque centrale organise ainsi, sans le dire, l’émergence d’acteurs situés à mi-chemin entre l’opérateur de paiement et le collecteur d’épargne.

La seconde conséquence est fiscale, et c’est là que la critique porte le plus. « On augmente le débit d’un robinet sans installer de compteur », écrivait le 13 octobre l’économiste Seydou Bocoum, cité par Osiris, pour qui « les transferts de wallet à wallet ne laissent aucune trace exploitable par le fisc ». La formule frappe, mais elle force le trait. Les émetteurs tiennent des registres, et le régime de dépassement impose motif, durée et contrôles renforcés, comme le rappelle M. Seye. Le vrai angle mort se situe ailleurs : ces obligations renforcées visent l’exception, non les flux ordinaires qui viennent de grossir. Quant à l’accès des administrations fiscales à ces données, rien de ce qui a été publié sur l’instruction ne le règle.

La BCEAO peut répondre qu’elle construit le compteur par un autre bout. Son communiqué du 2 octobre impose le passage par la plateforme PI-SPI, lancée le 30 septembre 2025, pour les transferts nationaux entre particuliers, gratuits jusqu’à 8 000 FCFA cumulés par jour, puis facturés de 0 à 0,8 % ; les transferts entre pays suivront le 1er juin 2027. Un aiguillage central rend les flux inter-réseaux visibles. L’inclusion, de son côté, n’a rien d’un slogan : en Guinée-Bissau, l’accès aux services financiers est passé de 20,5 % en 2018 à 79,5 % fin 2025, selon la directrice nationale de la BCEAO, Zenaida Maria Lopes Cassamá, citée par le Rio Times. La gratuité s’arrête toutefois à la porte de l’agent : d’après Socialnetlink, les retraits d’espèces restent hors du dispositif, à tarifs libres.

L’épreuve commence maintenant. Le Rio Times relevait vendredi qu’on ignorait encore si Orange Money et MTN appliqueraient les nouveaux plafonds en Guinée-Bissau dès ce lundi. Au-delà du calendrier, deux questions décideront du bilan : la BCEAO publiera-t-elle des statistiques assez fines pour clore la querelle des chiffres, et les États obtiendront-ils un accès encadré aux données des grands flux ? La banque centrale a choisi d’accompagner un usage déjà installé plutôt que de le freiner, et ce choix se défend. Il oblige pourtant à une transparence que le texte du 8 octobre ne garantit pas seul. Le téléphone est devenu un coffre. Il reste à savoir qui en lira le registre.

Par Tunde Adeyemi