Vendredi 30 octobre, à l’issue de la plénière du Groupe d’action financière (GAFI) réunie à Paris du 28 au 30 octobre, la République démocratique du Congo a été retirée de la liste des juridictions sous surveillance renforcée, la fameuse liste grise de la lutte contre le blanchiment. À Kinshasa, le ministre des Finances, Doudou Fwamba, a aussitôt salué l’aboutissement de trois années de mise en œuvre du plan d’action, présentant le pays comme plus crédible qu’hier. Dès le lendemain, Actualite.cd publiait de nouvelles enquêtes sur des fonds de la riposte à Ebola difficiles à retracer. Le hasard du calendrier est éloquent.
Le symbole est pourtant réel. Inscrite en octobre 2022, la RDC s’était engagée à exécuter 23 actions sous la double tutelle du GAFI et du GABAC, l’organisme régional d’Afrique centrale. Le programme couvrait cinq chantiers : une évaluation nationale des risques, la supervision des professions non financières, le renforcement de la Cellule nationale des renseignements financiers (CENAREF), des enquêtes et poursuites plus efficaces, enfin des sanctions ciblées contre le financement du terrorisme et de la prolifération. En juin 2026, le GAFI jugeait le plan « substantiellement achevé », mais l’épidémie d’Ebola avait fait reporter la visite d’évaluation sur place, finalement conduite en septembre. Kinshasa, qui visait une sortie dès 2025, aura attendu un an de plus.
Le contexte régional donne à cette sortie une portée qui dépasse le seul cas congolais. La plénière présidée par le Britannique Giles Thomson, dont c’était la première session, a retiré quatre juridictions sans en ajouter aucune : la Bulgarie, Monaco, la Côte d’Ivoire et la RDC. La liste tombe ainsi de 22 à 18 noms. Sur le continent, il ne reste plus que l’Angola, le Cameroun, le Kenya et le Soudan du Sud, après les sorties de l’Afrique du Sud et du Nigeria en octobre 2025, puis de l’Algérie et de la Namibie en juin 2026. Pour la première fois depuis longtemps, la liste grise cesse d’être une affaire principalement africaine, et c’est une donnée politique autant que technique.
Sur le papier, le bilan transmis par le ministère des Finances dans son communiqué du 30 octobre est flatteur : entre 2022 et décembre 2025, environ 540 contrôles menés par la CENAREF, l’Autorité de régulation et de contrôle des assurances et la Banque centrale du Congo, 246 enquêtes ouvertes, 100 poursuites engagées, 31 saisies et 13 confiscations pour quelque 46,75 millions de dollars. L’adhésion de la CENAREF au Groupe Egmont, le réseau mondial des cellules de renseignement financier, en juillet 2026, a achevé de convaincre.
Les gains attendus sont concrets. Une économie largement dollarisée, dont les recettes reposent sur le cuivre et le cobalt, dépend étroitement des banques correspondantes qui assurent ses paiements internationaux. La liste grise renchérissait chaque virement, allongeait les délais de conformité et poussait certains établissements étrangers à se retirer. Radio Okapi évoque désormais des transferts plus fluides et des coûts en baisse progressive. Le moment est d’autant plus opportun que Kinshasa cherche à concrétiser son partenariat stratégique sur les minerais avec Washington, signé fin 2025, et à rassurer des investisseurs qui scrutent la traçabilité des chaînes d’approvisionnement.
Il faut toutefois mesurer ce que la décision du GAFI certifie et ce qu’elle ne certifie pas. Le Groupe juge la conformité d’un dispositif, des lois, des institutions, des procédures. Il ne délivre aucun brevet de probité. Or les chiffres de la répression restent modestes au regard de l’ampleur des flux qui traversent l’Est minier, où l’Ituri et le Nord-Kivu concentrent à la fois l’épidémie d’Ebola et les circuits de contrebande de l’or et du coltan. Le conflit avec la rébellion désormais fédérée sous la bannière du Front pour la refondation de la nation de Joseph Kabila prive l’État d’une partie de son territoire. On contrôle mal ce que l’on n’administre plus.
La gestion de l’urgence sanitaire illustre ce fossé. Avec plus de 10 000 cas confirmés et près de 4 900 morts au 25 octobre selon le ministère de la Santé, l’épidémie mobilise des financements massifs dont la traçabilité est contestée par la presse congolaise elle-même. Que ces révélations surgissent au lendemain de la déclaration de conformité montre que la vigilance existe, mais aussi qu’elle reste davantage portée par les journalistes que par les institutions. La sortie de liste grise ne règle donc rien de ce côté-là ; elle déplace le regard.
Le banquier congolais Joël Makangu l’a résumé dans une tribune publiée le 31 octobre par Œil d’Afrique : « Sortir de la liste grise n’est pas une ligne d’arrivée, c’est un nouveau départ. » La formule est juste. Le prochain examen ne viendra pas forcément de Paris, mais des services de conformité des grandes banques internationales, qui gardent leur propre grille de risque, et de l’évaluation mutuelle que le GABAC conduira à terme. La Côte d’Ivoire, sortie le même jour, aborde l’avenir avec un appareil d’État plus solide et une économie plus diversifiée. La RDC part de plus loin.
Pour le gouvernement de la Première ministre Judith Suminwa, qui vient de présenter un budget 2027 de 56 930 milliards de francs congolais, l’enjeu immédiat est de transformer ce capital de crédibilité en financement moins cher et en investissements plus nombreux. Le risque est connu : relâcher l’effort une fois la sanction levée, comme d’autres pays l’ont fait avant d’être réinscrits. Le président Félix Tshisekedi a fait de la respectabilité financière un argument diplomatique face à Kigali et aux bailleurs. Il lui reste à prouver que la conformité n’était pas qu’un examen réussi, mais le début d’une gouvernance. Les banquiers, eux, jugeront sur pièces.