Jeudi 29 octobre, au siège de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), à Genève. Le président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, anime la 8e Conférence présidentielle de l’institution, consacrée à « l’expérience ivoirienne » en matière de commerce, d’investissement et de partenariat pour le développement, en marge de l’examen global de l’Aide pour le commerce. À ses côtés, la directrice générale Ngozi Okonjo-Iweala vient de présenter la « re-globalisation » comme une réponse à la fragmentation des échanges mondiaux. Le président ivoirien reprend le concept et le retourne vers son pays. « Le véritable défi est de passer d’une économie qui exporte principalement ses ressources à une économie qui les transforme », lance-t-il devant les délégations, selon Abidjan.net.
Le chef de l’État ivoirien, réélu en octobre 2025, est venu avec des chiffres. Selon lui, 41 % du cacao ivoirien a été transformé localement lors de la campagne 2024-2025. Pour l’anacarde, la noix de cajou, le taux serait passé de 2 % en 2012 à 43 % en 2025, avec un objectif d’au moins 80 % à l’horizon 2030. Il a rappelé une croissance moyenne proche de 7 % par an entre 2012 et 2025, et annoncé que le Plan national de développement 2026-2030 attend plus de 70 % de ses investissements du secteur privé. La liste des filières à industrialiser s’étend à l’or, au pétrole, au gaz, à l’hévéa, au manganèse et au nickel. Et pour le cacao, la cible est désormais le produit fini : « La prochaine étape consiste à progresser davantage vers des produits finis, notamment le chocolat », a-t-il affirmé, selon Seneweb.
Le décor compte autant que le discours. Selon le compte rendu publié par l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala a décrit un système commercial traversant une période difficile, des économies africaines exposées à l’incertitude et à la fragmentation, mais plusieurs pays du continent, dont la Côte d’Ivoire, parmi les croissances les plus rapides du monde. Pour l’institution genevoise, fragilisée par la montée du protectionnisme, Abidjan offre une vitrine commode : un pays qui commerce, attire des capitaux et promet de monter en gamme. Pour Alassane Ouattara, attendu ensuite à Paris pour un entretien annoncé avec Emmanuel Macron, la tribune sert à vendre une trajectoire aux investisseurs.
Le premier problème tient aux chiffres eux-mêmes. Le Conseil du café-cacao, qui régule la filière, indiquait début septembre que 650 000 tonnes avaient été broyées en 2025-2026, soit environ 30 % de la production. L’écart avec les 41 % présidentiels s’explique en partie par le calendrier, puisque les deux chiffres portent sur des campagnes différentes, et surtout par le dénominateur : les arrivages ivoiriens ont atteint 2,18 millions de tonnes en 2025-2026, en hausse de près de 20 %, selon Trading Economics. Une récolte abondante fait mécaniquement reculer le taux de transformation. Or la capacité installée de broyage doit passer de 1,155 à 1,344 million de tonnes en 2026-2027. Le pays dispose donc d’usines qui tournent largement en dessous de leur potentiel.
Le deuxième problème est le prix. Le 1er septembre, le ministre de l’Agriculture, Bruno Nabagné Koné, a maintenu le prix garanti au producteur à 1 200 francs CFA le kilo pour la campagne principale 2026-2027, le niveau fixé en mars, après une baisse de près de 60 % par rapport au record de 2 800 francs CFA d’octobre 2025. Sur les marchés, la tonne de cacao cotait 5 454 dollars le 30 octobre, en recul de 11,3 % sur un an, avec des stocks au plus haut depuis deux ans et demi. Pour les industriels du broyage, une fève moins chère allège nettement la facture d’approvisionnement. Pour les planteurs, c’est une perte sèche, et une incitation à faire passer leurs sacs vers le Ghana voisin, où le prix payé est plus élevé.
Le cajou illustre mieux encore l’ampleur du chantier. En 2025, la Côte d’Ivoire a commercialisé une récolte record de 1 549 221 tonnes, dont 659 579 tonnes transformées sur place. Plus de 860 000 tonnes sont parties brutes, principalement vers le Vietnam et l’Inde. Atteindre 80 % en 2030 avec une récolte comparable supposerait de transformer environ 1,24 million de tonnes, soit presque le double du volume actuel. Le prix plancher fixé par les autorités à 400 francs CFA le kilo pour la campagne 2026, contre 425 francs l’année précédente, rappelle que la filière reste exposée aux cours mondiaux.
Alassane Ouattara ne l’ignore pas. À Genève, il a lui-même souligné, selon Fraternité Matin, qu’une usine ne peut prospérer durablement sans approvisionnement régulier, compétences adaptées et débouchés. Le débouché, justement, se complique. Le chocolat se vend d’abord en Europe, où le règlement contre la déforestation importée entrera en application le 30 décembre 2026 pour les grands et moyens opérateurs. La traçabilité devient un coût d’entrée sur le marché, au moment précis où Abidjan veut y vendre des produits plus élaborés.
Le discours de Genève n’en est pas moins habile. Il installe la Côte d’Ivoire comme laboratoire africain d’une mondialisation recomposée, au moment où les chaînes de valeur se réorganisent et où la Zone de libre-échange continentale africaine promet des débouchés régionaux. Mais la crédibilité du récit se jouera sur des données vérifiables : le taux de broyage de la prochaine campagne, le nombre d’usines de cajou effectivement en service, la part de chocolat dans les exportations. La re-globalisation se gagnera moins dans les salles feutrées de l’OMC que sur les quais du port de San Pedro.