25 octobre 2026
Sans publicité
Analyse Économie

Côte d’Ivoire : Abidjan baisse le poisson pour calmer la rue, pas pour régler la crise

Le 22 octobre, à Abidjan, le gouvernement ivoirien a obtenu une baisse de 2 500 FCFA sur le carton de chinchard et de maquereau, après la colère des vendeuses de Daloa et d’Abobo. Mesure provisoire, observatoire des marges promis. Mais la Côte d’Ivoire dépend du poisson importé. Et la facture vient du large.

25 octobre 2026 • 4 min 882 mots
Côte d’Ivoire : Abidjan baisse le poisson pour calmer la rue, pas pour régler la crise
Côte d'Ivoire

Jeudi 22 octobre 2026, à Abidjan-Plateau, au 26e étage de l’immeuble Postel 2001, le ministre ivoirien du Commerce, Kalil Konaté, a réuni autour d’une même table ceux qui, depuis des jours, se renvoyaient la responsabilité de la flambée. Importateurs, grossistes, demi-grossistes, détaillants et associations de consommateurs en sont ressortis avec un accord : le carton de 20 kilos de chinchard et de maquereau, deux poissons congelés très prisés des ménages, baisse de 2 500 francs CFA, rapporte Koaci. « L’essentiel, c’est de réduire le coût de la vie pour les populations ivoiriennes », a résumé le ministre du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat.

Le compromis est arithmétiquement modeste. Selon Ouestaf, le prix du carton passe de 33 000 à 30 500 francs CFA. L’Interprofession de la filière pêche de Côte d’Ivoire (Interpêche) a précisé le 24 octobre, à Treichville, que ce chiffre correspond au prix de l’importateur au demi-grossiste, et que le carton de chinchard serait vendu aux commerçantes 31 500 francs CFA, contre 36 500 auparavant, grâce à une révision des marges des intermédiaires, selon Bénin Web TV. La mesure est présentée comme transitoire. Une commission de suivi doit vérifier qu’elle descend jusqu’aux étals, et un observatoire de la formation des prix et des marges est annoncé.

Il a fallu la rue pour en arriver là. Le 19 octobre, au grand marché d’Abobo, au nord d’Abidjan, les vendeuses dénonçaient la forte hausse des tarifs d’achat, coincées entre des clients au pouvoir d’achat déjà entamé et des marges qui fondent, rapporte Koaci. Le 21 octobre, à Daloa, dans le Centre-Ouest, des commerçantes de plusieurs marchés ont été reçues à la préfecture. Leur porte-parole, Liliane Lago, a décrit des cartons de certaines espèces passés de 20 000 à 25 000, puis à 30 000 francs CFA, et d’autres grimpés de 19 000 à 35 000 francs en 2026, selon Nord-Sud. « Nous n’arrivons plus à nous en sortir », a-t-elle lancé devant le préfet de région, Yacouba Doumbia.

Derrière la colère, il y a une mécanique d’importation. Selon Kalil Konaté, cité par Koaci, la hausse tient à l’augmentation des coûts du transport et des hydrocarbures, ainsi qu’à la dépendance du pays aux importations de certaines espèces. À Daloa, Marcel Aka, gestionnaire de chambre froide, a pointé la crise dans le Golfe, le renchérissement du pétrole et celui du fret maritime. Le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), fondé par Laurent Gbagbo, avance dans un communiqué du 22 octobre un ordre de grandeur : plus de 700 000 tonnes de poisson importées chaque année, pour une facture supérieure à 500 milliards de francs CFA. Le chiffre, produit par un parti d’opposition, mérite vérification. Mais il dit l’essentiel : le poisson du plat ivoirien voyage en conteneur frigorifique, et chaque hausse du baril ou du fret se retrouve, quelques semaines plus tard, sur l’étal d’Abobo.

C’est là que la baisse négociée montre ses limites. Elle agit sur les marges, pas sur les coûts. En demandant aux gestionnaires de chambres froides d’accepter des marges réduites et en dénonçant la rétention de stocks destinée à faire monter les prix, le préfet de Daloa visait la spéculation, sans doute réelle. Mais si le coût d’arrivée du chinchard à Abidjan continue de grimper avec le fret et le carburant, les importateurs ne pourront pas absorber indéfiniment l’écart. Selon Bénin Web TV, ils doivent d’ailleurs présenter leurs factures pour permettre l’examen des coûts d’approvisionnement, et de nouvelles discussions sur les autres espèces sont prévues le 26 octobre. L’État arbitre ; il ne fixe pas les cours mondiaux.

Le dossier a aussi une dimension politique. Le PPA-CI juge la décision tardive et y voit « une réponse conjoncturelle destinée à contenir la colère sociale légitime ». Le parti réclame un audit indépendant des coûts de débarquement, de conservation et des marges, la publication régulière des données de l’observatoire et des incitations fiscales pour l’aquaculture nationale. Signé par Konaté Navigué, chargé du pilier « Pouvoir d’achat et cherté de la vie » du Pacte social de Laurent Gbagbo, le texte transforme une querelle de marché en procès de politique économique. Le gouvernement, qui a misé sur la concertation, a pour sa part désamorcé la tension sans recourir à la force, et les représentantes des commerçantes ont appelé leurs collègues à reprendre leurs activités.

L’argument de fond dépasse pourtant le clivage partisan. Un pays doté d’une façade atlantique, de lagunes et de grands lacs de barrage, mais qui dépend à ce point du poisson importé, paie chaque crise extérieure au prix fort. La souveraineté alimentaire ne se joue pas seulement sur le riz ou le cacao. Le PPA-CI demande d’accélérer la Politique nationale de développement de l’élevage, de la pêche et de l’aquaculture (Ponadepa) ; aucun gouvernement ne contestera l’objectif, tous se heurtent au délai. Une filière piscicole ne se construit pas en un trimestre, et la patience des vendeuses, elle, se compte en jours.

Le 26 octobre, la discussion reprendra sur les autres espèces. L’observatoire des prix et des marges, s’il voit le jour et publie ses données, pourrait devenir l’outil le plus utile de cette séquence : la transparence sur les marges reste la seule arme d’un État face à des cours qu’il ne maîtrise pas. Mais tant que la Côte d’Ivoire nourrira ses marchés avec du poisson venu de loin, payé en devises et transporté au prix du pétrole, chaque tension dans le Golfe se lira dans les assiettes d’Abobo et de Daloa. La baisse de 2 500 francs CFA a acheté du calme. Elle n’a pas encore acheté de solution.

Par Tunde Adeyemi