Jeudi 8 octobre 2026, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a publié l’instruction n° 020, un texte technique qui modifie une règle vieille de onze ans. À compter du 2 novembre, un client de l’UEMOA pourra détenir jusqu’à 4 millions de francs CFA en monnaie électronique chez un même émetteur, contre 2 millions aujourd’hui, et recharger ses comptes à hauteur de 15 millions par mois, contre 10 millions, détaille le site Pulse Côte d’Ivoire. Au-delà, il faudra l’autorisation préalable de la banque centrale. Dans les huit pays de l’Union, Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo, le portefeuille Wave ou Orange Money devient, sur le papier, un vrai compte.
La mesure ne vient pas seule. Le 2 octobre, la BCEAO avait annoncé que toutes les transactions interopérables de monnaie électronique, d’un opérateur à un autre, transiteraient à partir de novembre par sa plateforme de paiement instantané, la PI-SPI, lancée le 30 septembre 2025. Avec une nouvelle grille : l’envoi reste gratuit jusqu’à 8 000 francs CFA cumulés par jour et par utilisateur, puis banques, fintechs et opérateurs pourront facturer jusqu’à 0,8 % hors taxes. La réception devient gratuite quel que soit le montant, alors qu’elle ne l’était jusqu’ici que pour les trente premières opérations du mois, rapporte l’Agence Ecofin. Le 1er juin 2027, ces règles s’étendront aux transferts entre pays de l’Union. La plateforme revendique déjà 175 participants et a ouvert le paiement instantané à plus de 38 millions de personnes, selon Pulse Côte d’Ivoire.
Le relèvement des plafonds acte une réalité que la réglementation de 2015 n’avait pas prévue. Le mobile money n’est plus un simple outil de transfert pour les non-bancarisés ; il est devenu une infrastructure financière régionale. Les établissements de monnaie électronique supervisés par la BCEAO comptaient 172,9 millions de comptes en 2025, et la valeur de leurs transactions a progressé de 31,4 %, à 164 169 milliards de francs CFA, selon l’Agence Ecofin. Pulse Côte d’Ivoire évoque 248,7 millions de comptes dans l’Union et des flux annuels équivalant à 119 % du PIB régional. Pour un grossiste d’Adjamé, un transporteur de Bobo-Dioulasso ou une PME de Cotonou, un plafond de 2 millions pouvait être atteint dès la première grosse livraison. La banque centrale leur ouvre de l’espace ; en septembre, elle a aussi homologué des interfaces « API Business » destinées aux entreprises.
Le second texte dit l’autre ambition, moins affichée : reprendre la main sur les rails. En rendant la PI-SPI obligatoire pour les échanges entre opérateurs, la BCEAO devient l’aiguilleur obligé de tout transfert d’un réseau à l’autre. L’arrivée de Wave sur la plateforme, notamment en Côte d’Ivoire et au Sénégal, signe cette normalisation. L’opérateur a bâti une grande partie de son succès en faisant chuter le prix des transferts, avec un tarif de 1 % devenu une référence sur plusieurs marchés, rappelle l’Agence Ecofin. En fixant à 0,8 % le plafond des frais interopérables, la banque centrale installe un prix de référence régional, décidé à Dakar et non plus par la concurrence.
C’est là que la réforme se retourne. Selon la BCEAO, le seuil de 8 000 francs préserve la gratuité d’environ 75 % des transactions de monnaie électronique de l’Union. Mais un quart des opérations, celles qui pèsent le plus en valeur, devient facturable au moment même où les plafonds s’élèvent pour accueillir de plus gros montants. Le détail compte : le seuil est cumulé sur une journée, non par opération. Envoyer 5 000 francs le matin puis 4 000 l’après-midi suffit à le franchir, illustre l’Agence Ecofin. La fin de la gratuité totale qui prévalait au lancement de la PI-SPI pèsera d’abord sur ceux qui se servent de leur téléphone comme d’une caisse : petits commerçants, grossistes informels, familles qui centralisent les envois.
La BCEAO a aussi serré la vis sur la protection des fonds. Les émetteurs ne pourront placer l’argent de leurs clients qu’en banque, en institutions de microfinance ou en titres d’État et d’entreprises cotées, et au moins 65 % de la monnaie électronique en circulation devra rester sur des comptes bancaires mobilisables immédiatement, précise Pulse Côte d’Ivoire. Le réseau de distribution, lui, s’est déjà contracté : les points de services de monnaie électronique ont reculé de 5,2 % en 2024, à 1,59 million, une baisse que la banque centrale relie à la diminution des commissions versées aux réseaux. Dans le même temps, les points marchands ont plus que doublé, à 3,71 millions. Les distributeurs et accepteurs de monnaie électronique échappent aux nouvelles limites de détention, et les retraits chez les agents restent hors de la grille de la PI-SPI : la banque centrale ménage ainsi le maillon le plus fragile de la chaîne, celui qui convertit l’argent mobile en billets.
Les opérateurs n’ont pas encore publié leurs grilles au-delà de 8 000 francs. Tout se jouera dans l’espace qui sépare zéro de 0,8 %. Si Wave, Orange Money, MTN MoMo et Moov Money s’alignent sur le plafond, la réforme aura surtout créé un tarif unique pour la région ; si la concurrence les pousse vers le bas, elle aura gagné son pari d’intégration. La banque centrale, qui affiche désormais l’ambition de faire naître de nouveaux usages adossés à sa plateforme, selon Financial Afrik, tient les deux leviers du mobile money : la taille des portefeuilles et le prix de leur circulation. Le 2 novembre, des centaines de millions de comptes changeront de règles sans que leurs titulaires aient changé d’application.