À une dizaine de jours du scrutin, la campagne marocaine a trouvé son feuilleton: la rupture spectaculaire entre les deux piliers de la majorité sortante. Le Rassemblement national des indépendants et le Parti authenticité et modernité, alliés au gouvernement depuis 2021, s’affrontent désormais à découvert. Le conseil de gouvernement du 10 septembre 2026 s’est tenu sous très haute tension, et les meetings de fin de campagne ont achevé de transformer d’anciens partenaires en adversaires. À la clé, le renouvellement des 395 sièges de la Chambre des représentants, le 23 septembre.
Le décor est planté depuis des mois. Aux législatives de 2021, le RNI avait raflé 102 sièges, devant le PAM avec 87 et l’Istiqlal avec 81, formant une coalition dominée par les technocrates proches du monde des affaires. Cet attelage a gouverné cinq ans. Mais la donne a changé au début de 2026, lorsque le chef du gouvernement Aziz Akhannouch a annoncé qu’il ne conduirait pas la liste de son parti et ne solliciterait pas de nouveau mandat à sa tête. Ce retrait a laissé le RNI orphelin de sa figure tutélaire et rouvert la course à la primauté au sein du bloc majoritaire.
La rupture avec le PAM en découle directement. Les deux formations, longtemps complémentaires, se disputent désormais le même électorat de gouvernement et la même promesse de continuité. Le PAM, conduit par son secrétaire général Abdellatif Ouahbi, fait campagne sur le mot d’ordre « Pour changer de cap » et présente l’un des programmes les plus chiffrés du scrutin. Le RNI, lui, mise sur la consolidation des politiques menées depuis 2021 et promet, de nouveau, un million d’emplois. La formule sonne comme un aveu: elle figurait déjà, presque à l’identique, dans son programme de 2021. Entre l’usure du bilan et l’exigence de renouvellement, la voie est étroite pour les héritiers d’Akhannouch.
Car derrière la bataille des sigles, c’est le pouvoir d’achat qui structure la campagne. La croissance nord-africaine devrait ralentir autour de 4 % en 2026, et le Maroc, importateur net de produits énergétiques, subit de plein fouet le renchérissement de sa facture. L’inflation alimentaire, la précarité de l’emploi des jeunes et les fractures sociales dominent les conversations bien plus que les querelles d’appareil. C’est sur ce terrain que le Parti de la justice et du développement, laminé en 2021, tente son retour: l’islamisme parlementaire se repositionne en procureur du bilan libéral, dénonçant une politique qui aurait pénalisé les classes populaires. Le pari est risqué, mais il prospère sur un ressentiment réel.
Le paradoxe marocain tient pourtant en une phrase: cette campagne oppose des candidats plus que des programmes. Vingt-sept partis participent au dispositif audiovisuel de campagne, quelque 1 850 listes et plus de 7 000 candidats se disputent les sièges, mais les lignes idéologiques restent floues. Presque toutes les grandes formations se réclament du même socle: fidélité à la monarchie, économie de marché encadrée, grands chantiers d’infrastructures. Le véritable centre de gravité demeure le Palais. Le roi Mohammed VI fixe le cap des réformes structurantes, de la protection sociale à la préparation de la Coupe du monde 2030, et les partis se disputent moins l’orientation que la gestion. D’où le risque, récurrent, d’une abstention nourrie par le sentiment que l’essentiel se joue ailleurs.
Le calcul des appareils se lit surtout dans l’après-scrutin. La Constitution de 2011 impose au roi de nommer le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête. En rompant avec le PAM, le RNI joue donc sa survie à la primauté: rester la première force, c’est garder la main sur la Primature; la perdre, c’est se voir relégué au rang de partenaire junior d’une coalition qu’il ne dirigerait plus. Le PAM, symétriquement, flaire l’occasion de renverser la hiérarchie héritée de 2021. Cette arithmétique, plus que les programmes, commande l’agressivité des dernières semaines et la brutalité soudaine d’un divorce entre alliés d’hier.
Ce désenchantement n’a rien d’anecdotique. En 2021 déjà, la participation modeste avait fragilisé la légitimité des vainqueurs. Un scrutin technique, disputé sur des nuances de gestion, peine à mobiliser un électorat qui attend d’abord des réponses concrètes à la vie chère. La rupture RNI-PAM, en offrant du spectacle, ravive un intérêt de circonstance, mais elle ne comble pas le déficit de sens. Pour les états-majors, l’enjeu n’est pas seulement de gagner des sièges: c’est de convaincre que le vote change quelque chose. Rien n’est moins acquis quand les deux favoris défendent, au fond, la même trajectoire.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas marocain, est celle de savoir ce qu’un scrutin peut réformer lorsque le programme dominant est partagé par presque tous. Le 23 septembre dessinera une nouvelle arithmétique parlementaire et livrera le nom du prochain chef de gouvernement, mais il ne tranchera pas le fond: l’écart entre une macroéconomie saluée par les bailleurs et un quotidien qui se tend. Ni la rupture des alliés ni le renouvellement des visages n’y changeront grand-chose tant que les prix décideront de l’humeur des urnes. En définitive, la bataille RNI-PAM n’est pas seulement une querelle d’alliés déçus; elle redessine, à bas bruit, la géographie d’un pouvoir où les partis administrent et où la monarchie oriente. Le Maroc votera dans dix jours. Il saura, le lendemain, qui gouverne. Il lui restera à savoir si cela suffit.