Le 23 octobre 2017, au Maroc, un SMS arrive sur le téléphone de l’avocat Abdessadak El Bouchattaoui. Le lien qu’il contient doit installer Pegasus, le logiciel espion que la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) exploite depuis septembre. Son numéro avait été saisi dans le système un mois plus tôt, le 19 septembre. Neuf ans après, cette chronologie figure dans le rapport de 126 pages qu’Amnesty International a publié le 1er octobre 2026 sur le renseignement intérieur marocain. Son titre reprend la formule d’un ancien de la maison : « On commence par le verdict ».
Le document n’arrive pas en terrain vierge. En juillet, le consortium Forbidden Stories, 39 journalistes de 14 médias, avait déjà donné la parole à « Safir », pseudonyme d’un agent passé une dizaine d’années par la DGST. Amnesty y ajoute les récits de deux autres anciens du renseignement, des documents internes de NSO Group, de Hacking Team et de Verint, et les témoignages de dix journalistes et militants, parmi lesquels Omar Radi, Maâti Monjib, Soulaiman Raissouni, Fouad Abdelmoumni et Hicham Mansouri. La synthèse a été transmise aux autorités quatre semaines avant la publication. Rabat, qui a toujours démenti utiliser Pegasus contre ses citoyens, n’a pas répondu.
Ce que le rapport change tient moins à la révélation qu’à l’échelle. Amnesty a pu rattacher à des personnes 103 numéros marocains entrés dans Pegasus entre septembre et décembre 2017 : 65 appartiennent à la société civile, dont 34 défenseurs des droits humains, 22 journalistes, 5 avocats et 4 universitaires ; 25 à des responsables politiques ou à des fonctionnaires ; 5 à des diplomates. Quelque 13 000 numéros auraient été sélectionnés comme cibles par le service, rapporte Afrik.com à la lecture du document. Le logiciel israélien n’est qu’une pièce de l’ensemble. Safir décrit des cybercafés contaminés (« Nous avons infecté de nombreux cybercafés avec le logiciel espion RCS »), une cinquantaine de Samsung Galaxy S6 Edge piégés pendant le Hirak du Rif, en 2016 et 2017, des micros logés dans des luminaires et des climatiseurs, des revendeurs de téléphones mis à contribution.
Le deuxième enseignement est commercial. L’arsenal a été acheté, pièce après pièce, à des fournisseurs identifiés : l’israélien NSO Group, dont les équipes désignaient le client marocain sous le nom de code « Morgen », l’italien Hacking Team, devenu Memento Labs, le réseau germano-britannique Gamma et FinFisher, l’américain Verint, pour un contrat de 14 millions de dollars en décembre 2014. Interrogé par l’ONG, Memento Labs assure n’avoir plus aucun contrat actif avec une agence marocaine ; Verint renvoie à Cognyte, à qui cette activité a été cédée le 1er février 2021 ; NSO n’a pas répondu. Amnesty en tire une demande qui vise autant les capitales exportatrices que Rabat : suspendre les ventes tant que des garde-fous n’existent pas. RFI notait dès le 18 juillet que ces accusations assombrissaient le rapprochement entre Paris et Rabat. Le dossier relève désormais de la politique étrangère.
Reste le calendrier, qui donne au rapport sa portée politique. Le 29 septembre, Mohammed VI a nommé Fatima Ezzahra El Mansouri cheffe du gouvernement, première femme à occuper la fonction. Son parti, le PAM, ne compte que 97 sièges sur 395 ; depuis le 30 septembre, elle reçoit les formations une à une, du RNI à l’Istiqlal, du Mouvement populaire à l’Union constitutionnelle. Les priorités discutées, selon Le360 et Hespress, sont le chômage, le pouvoir d’achat et la préparation du Mondial 2030. Le renseignement n’y figure pas, et c’est le nœud du problème : la DGST, dirigée par Abdellatif Hammouchi, se situe hors du périmètre où se négocie une coalition. Une cheffe du gouvernement peut hériter de la facture réputationnelle d’un service sans disposer de la moindre prise sur lui.
Les défenseurs de l’appareil sécuritaire ont un argument : les faits documentés avec le plus de précision remontent à 2017, et le roi a gracié en 2024 Omar Radi, Soulaiman Raissouni et Maâti Monjib. L’argument pèse peu face à ce que décrivent les intéressés. La surveillance ne s’arrête pas à la sortie de prison ; elle s’accompagne, selon Amnesty, de campagnes de dénigrement dans des médias proches du pouvoir, souvent à caractère sexuel, qui visent en priorité les femmes et les compagnes de militants. Fouad Abdelmoumni, filmé à son insu chez lui, a encore été condamné par défaut à six mois de prison en mars 2025 pour un commentaire sur Facebook. Hicham Mansouri, exilé en France, parle d’une autocensure durable. Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty, résume : le Maroc « a pleinement adopté des pratiques techno-autoritaires », et ses militants « n’ont pratiquement nulle part où se cacher ».
La formule de Safir dit l’essentiel : dans ce système, la preuve vient après la décision. C’est ce que la justice marocaine est invitée à démentir, puisque l’ONG réclame une enquête indépendante sur les agissements de la DGST. Aucun précédent ne laisse penser qu’elle sera ouverte. Le silence, pourtant, a un coût qui augmente. Il était tenable tant que les accusations reposaient sur des analyses techniques que des experts pouvaient contester ; il l’est moins quand un ancien agent décrit les procédures, les salles et les fournisseurs.
Fatima Ezzahra El Mansouri n’a ni commandé ces outils ni autorité pour les débrancher. Elle devra néanmoins, devant le Parlement puis devant ses partenaires européens, répondre d’un État dont une partie ne répond à personne. Son premier test de crédibilité ne viendra peut-être ni du budget ni du Mondial, mais d’une question simple posée à la tribune : qui, au Maroc, contrôle ceux qui écoutent ?