Dimanche 11 octobre 2026, en fin d’après-midi, la télévision publique du Gabon a interrompu le calme dominical pour une liste. Le secrétaire général de la présidence a lu le décret du président Brice Clotaire Oligui Nguema : huit nouveaux ministres, cinq sortants, un gouvernement porté à 32 membres sans compter son vice-président, Hermann Immongault, selon l’agence officielle AGP citée par The Rio Times. Aucune explication n’a accompagné la lecture. Le premier nom sacrifié, Philippe Tonangoye, ministre de l’Eau et de l’Énergie depuis mai 2025, quitte le gouvernement après des mois de coupures d’eau et de délestages à Libreville.
Ce remaniement, qui donne naissance à ce que la presse gabonaise appelle le gouvernement « Oligui Nguema III », défait en partie la cure d’amaigrissement de janvier, quand l’équipe était ramenée à 30 membres. La nouvelle Constitution ayant supprimé le poste de Premier ministre, c’est le chef de l’État qui gouverne en direct, avec Hermann Immongault pour coordinateur. Les départs dessinent une carte des mécontentements : outre l’Énergie, l’Éducation nationale perd Camélia Ntoutoume-Leclercq, l’Industrie perd Lubin Ntoutoume, les Affaires sociales Armande Longo Moulengui, la Réforme des institutions Jean-François Ndong Obiang. Trois jours plus tôt, le Conseil des ministres du 8 octobre avait reconnu une « grave pénurie de carburant ». Le pouvoir avait besoin de visages neufs.
Il les a trouvés là où la colère se mesure au robinet et à l’interrupteur. Olivier Mouckocko, géologue passé par la direction des infrastructures d’Eramet Comilog Manganese puis conseiller spécial à la présidence, selon Info241 et The Rio Times, hérite de l’Eau et de l’Énergie. Jacqueline Ilogue Bignoumba quitte le Travail pour l’Éducation nationale. Emmanuel Eyeghe Nze, de retour au gouvernement, cumule le Commerce, l’Industrie et la Transformation avec la fonction de porte-parole. Edgard Moukoumbi passe des Travaux publics à l’Intérieur. Un ministère de l’Environnement et du Climat est créé pour Stephen Olouna Mouba. Le message est limpide : l’exécutif répond à l’usager, au parent d’élève, au consommateur.
Il suffit pourtant de regarder qui reste pour mesurer les limites du geste. Thierry Minko conserve l’Économie, les Finances, la Dette et les Participations. Clotaire Kondja garde le Pétrole, Sosthène Nguema Nguema les Mines, Louise Pierrette Mvono la Planification, détaille le site Sikafinance. Brigitte Onkanowa à la Défense et Ulrich Manfoumbi Manfoumbi aux Transports demeurent ministres d’État. Autrement dit, le cœur de la machine économique, celui qui négocie avec les compagnies pétrolières, les groupes miniers et les créanciers, n’a pas bougé d’un siège. On remanie la vitrine, on verrouille la salle des coffres.
Ce choix a sa logique. Le Gabon prépare un budget 2027 de 6 223,1 milliards de francs CFA, en hausse de 727,9 milliards sur la loi de finances rectificative de 2026, selon Sikafinance. Les charges d’intérêts de la dette passeraient de 487,6 à 667,3 milliards, tandis que les dépenses d’investissement reculeraient de 1 169,1 à 1 058,4 milliards. Le Trésor compte lever 1 144,1 milliards sur les marchés financiers internationaux. Une mission technique du Fonds monétaire international (FMI), achevée le 25 septembre, a porté sur l’audit de la dette. La Banque mondiale estime que la dette publique a dépassé 80 % du PIB en 2025. Dans cette séquence, changer de grand argentier reviendrait à envoyer aux marchés un signal d’instabilité que Libreville ne peut pas se permettre.
La continuité financière a cependant un prix politique, et il apparaît dans un détail. Marc Abeghe, ministre délégué auprès de Thierry Minko, perd l’intitulé du Budget. Son portefeuille couvre désormais la lutte contre la vie chère. Le glissement n’est pas anodin. Selon le communiqué du Conseil des ministres du 8 octobre, la stabilisation des prix à la pompe a coûté 30 milliards de francs CFA à l’État pour le seul mois de septembre, contre 7 à 9 milliards par mois avant la guerre en Ukraine, rappelle The Rio Times. Le gouvernement installe donc un ministre pour gérer la colère des ménages, pendant que la maîtrise des comptes reste concentrée entre les mains d’un seul homme.
Le contrepoint mérite d’être entendu. Les partisans du chef de l’État rappellent qu’Oligui Nguema a fait de la gouvernance par la sanction une marque de fabrique depuis le coup d’État d’août 2023, qui a mis fin à plus de cinq décennies de règne de la famille Bongo. Sortir un ministre de l’Énergie après des délestages, c’est appliquer la redevabilité promise. L’argument bute toutefois sur une question de structure : les coupures de courant à Libreville ne relèvent pas seulement d’un homme, mais d’un sous-investissement chronique que le projet de budget 2027 ne corrige pas, puisque l’investissement public y diminue de 110,7 milliards de francs CFA. Le nouveau ministre arrive avec moins de moyens que son prédécesseur.
Il y a aussi ce que le remaniement ne dit pas. La présidence n’a fourni aucune justification officielle des départs. Le Conseil du 8 octobre a évoqué une future taxe environnementale sur le gaz torché par les compagnies pétrolières, sans taux ni calendrier. Le Plan national de croissance et de développement 2026-2030 attend 17 000 milliards de francs CFA du secteur privé. Ce pari repose sur les ministres qui viennent précisément d’être reconduits.
Brice Clotaire Oligui Nguema gouverne sans Premier ministre, donc sans fusible. Chaque remaniement devient un aveu : quand l’eau manque, c’est son gouvernement ; quand l’essence manque, c’est son budget. En gardant intacte son équipe financière, il fait le pari que les marchés lui pardonneront ce que les ménages ne lui pardonnent plus. Ce pari peut tenir jusqu’à la prochaine coupure. Olivier Mouckocko dispose de quelques semaines pour prouver qu’un géologue de Comilog sait remettre la lumière à Libreville. Ensuite, la question ne portera plus sur le ministre de l’Énergie, mais sur l’homme qui n’a plus personne derrière qui s’abriter.