Samedi 24 octobre 2026, à Libreville, la Haute Autorité de la communication (HAC) se réunit en séance plénière extraordinaire sous la présidence de Germain Ngoyo Moussavou. Le communiqué tombe le jour même, en une phrase administrative : l’institution « décide de la levée de la mesure portant suspension des réseaux sociaux en République gabonaise ». Fin d’une coupure entamée le 17 février et qui aura duré huit mois. Le texte n’a rien d’un mea culpa. Il présente la levée comme l’aboutissement d’un plan, et il a ses raisons : pendant que les Gabonais contournaient le blocage, l’État réécrivait les règles du jeu numérique.
Pourquoi la HAC avait-elle suspendu les réseaux sociaux au Gabon ?
Il faut revenir à la justification initiale pour comprendre. En février, la HAC invoquait une montée des « désordres informationnels » : contenus diffamatoires, haineux, obscènes ou injurieux, atteintes à la dignité humaine, à la cohésion sociale et à la sécurité nationale, rappelle Gabonreview. La mesure, selon le régulateur, devait permettre au gouvernement d’actualiser le cadre juridique et pousser les plateformes au dialogue sur la modération. Elle est intervenue dans un climat social tendu, sur fond de grèves d’enseignants et d’agents publics, et a suscité de vives critiques, selon allAfrica. Le régulateur, lui, l’a toujours présentée comme une protection de la cohésion sociale et de la sécurité nationale, dans un pays dirigé par le président Brice Clotaire Oligui Nguema.
Que change la loi du 5 octobre 2026 sur les réseaux sociaux ?
Le premier acquis du pouvoir est juridique. Trois ordonnances datées du 26 février 2026 ont réglementé l’usage des réseaux sociaux et modifié à la fois le Code de la communication et le texte qui organise la HAC. Une loi promulguée le 5 octobre a ratifié l’ordonnance sur les réseaux sociaux, selon Gabonreview. Elle instaure des réponses administratives et judiciaires aux désordres informationnels, et un régime spécifique pour les contenus générés ou amplifiés par l’intelligence artificielle. Le Gabon dispose donc désormais d’un arsenal qu’il n’avait pas en février. La suspension a servi de période de transition législative, imposée à toute la population. Le calendrier parle de lui-même : la loi de ratification est promulguée le 5 octobre, la levée intervient dix-neuf jours plus tard. La réouverture n’a été accordée qu’une fois le nouvel arsenal juridiquement verrouillé.
Que prévoient les protocoles signés avec TikTok, Meta et YouTube ?
Le second acquis est opérationnel, et c’est le plus significatif. Selon la HAC, des protocoles d’échange sont désormais actifs avec TikTok, Meta, qui contrôle Facebook, Instagram et WhatsApp, et YouTube, pour une régulation « en temps réel ». Le régulateur gabonais obtient un accès direct aux outils de signalement prioritaire des plateformes, afin de faire retirer les contenus qu’il juge illicites, rapporte Direct Infos Gabon. Des délégations de Meta et de TikTok sont attendues à Libreville, sans date annoncée. En clair, la HAC passe du statut de gendarme des médias traditionnels à celui de signaleur privilégié auprès des géants du numérique.
Ce modèle soulève une question que le communiqué ignore : qui contrôle le contrôleur ? Un accès prioritaire aux outils de modération n’est pas un outil neutre. Tout dépend de la définition du contenu illicite, de la procédure de contestation offerte à l’auteur d’une publication retirée et de l’intervention d’un juge. Or la loi d’octobre combine réponses administratives et réponses judiciaires, ce qui laisse à l’autorité administrative une marge d’action avant toute décision de justice. Après une suspension critiquée au Gabon comme à l’étranger, selon Gabonactu, cette marge sera scrutée à chaque retrait.
Quel a été le coût économique de la coupure pour les Gabonais ?
La facture de la coupure, elle, est déjà connue dans ses grandes lignes. Des petites et moyennes entreprises et des médias ont fait état de pertes importantes, et de nombreux Gabonais ont téléchargé des réseaux privés virtuels (VPN) pour contourner le blocage, rapporte Gabonactu, qui relève en parallèle une hausse des cyberattaques. Le paradoxe est cruel pour le régulateur : pendant huit mois, une partie du pays a continué à publier, mais par des canaux moins sûrs et totalement hors de son regard. La suspension n’a pas fait disparaître les contenus visés. Elle a surtout déplacé les usages vers des outils que l’État ne voit pas.
Pour les plateformes, l’arrangement présente un intérêt évident. Un marché fermé ne rapporte rien, et la coopération avec un régulateur national coûte moins cher qu’une coupure prolongée. TikTok, Meta et YouTube ont donc accepté ce que Libreville réclamait, sans que les termes exacts de ces protocoles aient été rendus publics. C’est là que se loge le véritable enjeu démocratique. Les règles qui décideront de ce qu’un Gabonais peut publier ne figurent ni dans la loi d’octobre ni dans le communiqué du 24 : elles se trouvent dans des accords bilatéraux dont personne n’a lu le contenu. L’internaute dont une publication disparaîtra ne saura pas toujours si la décision vient de la plateforme ou du régulateur.
La HAC a conclu son communiqué en appelant les internautes à faire preuve de plus de responsabilité et de maturité en ligne. L’invitation vaut aussi pour l’institution. Une autorité qui exige de la maturité doit d’abord rendre des comptes. La crédibilité du dispositif se jouera sur sa transparence : publication du nombre de signalements, des motifs de retrait, des recours exercés. Sans ces chiffres, le Gabon aura troqué une coupure visible contre une censure invisible.
Le précédent dépasse Libreville. D’autres capitales observeront le résultat de cette méthode, qui consiste à couper d’abord, négocier ensuite, puis rouvrir avec un droit de regard. Si elle fonctionne sans contestation, elle deviendra un mode d’emploi. Les Gabonais ont retrouvé leurs réseaux sociaux. Ils ignorent encore à quelles conditions exactes ils pourront s’en servir.