Le 28 septembre 2026, à Yaoundé, le comité de politique monétaire de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), institut d’émission des six pays de la CEMAC, a maintenu son taux d’appel d’offres à 4,50 %, au nom de la nécessité de « contenir les prix », selon le compte rendu de Gabonreview. Deux semaines plus tard, c’est un autre chiffre de l’institution qui a retenu l’attention. D’après une note de la BEAC sur l’évolution de l’inflation, reprise le 14 octobre par Financial Afrik puis détaillée le 17 par NotreAfrik, les États de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) prévoient de dépenser 3 388,3 milliards de francs CFA en subventions et transferts en 2026, soit près de 5,8 milliards de dollars. Le maintien des prix à la pompe en constitue « la principale composante ».
Le montant progresse d’environ 30 % sur un an, contre 2 605,8 milliards en 2025, et a presque doublé depuis 2020, où il s’élevait à 1 828,3 milliards. Rapporté au PIB, il atteindrait 4,03 %, contre 3,26 % l’an dernier, sans toutefois dépasser le pic de 4,28 % enregistré en 2023. La cause est connue. Le Brent a clôturé à 109,86 dollars le 16 octobre, après avoir brièvement franchi la barre des 110 dollars pour la première fois depuis mai, selon le site Prixdubaril, sur fond d’attaques répétées contre des navires autour du détroit d’Ormuz. Au Cameroun, au Congo, au Gabon, en Guinée équatoriale, en Centrafrique et au Tchad, l’État encadre les prix à la pompe. Quand le baril s’envole, c’est le Trésor qui absorbe l’écart.
Le paradoxe saute aux yeux. La CEMAC compte des producteurs de brut, dont le Tchad, troisième de la zone selon Tchadinfos. Mais la région importe une large part de ses carburants raffinés. En juin 2025, le gouverneur de la BEAC chiffrait déjà la facture d’importation de produits pétroliers raffinés à environ 2 000 milliards de francs CFA par an, rappelle NotreAfrik. Or, en juillet 2026, la marge de raffinage à Rotterdam atteignait 42,13 dollars par baril. Autrement dit, la flambée profite au brut que la zone vend, mais renchérit encore davantage le gazole qu’elle achète. Les recettes pétrolières supplémentaires n’arrivent dans les budgets qu’avec retard ; la subvention, elle, se paie chaque mois, au comptant.
Le Cameroun illustre la mécanique avec une précision cruelle. Selon la structure des prix d’octobre publiée par la Caisse de stabilisation des prix des hydrocarbures (CSPH) et relayée par L’Œil d’Afrique, le soutien de l’État atteint 430,30 francs CFA par litre de gazole, contre 109,22 francs en juillet. Le coût d’importation du litre est passé de 653,85 à 974,93 francs CFA dans le même intervalle, alors que le gazole reste vendu 828 francs à Douala, un prix inchangé depuis le 3 février 2024. Pour le seul mois de septembre, la subvention à la pompe a coûté 57 milliards de francs CFA, selon NotreAfrik. L’objectif de déficit de 1,7 % du PIB fixé pour 2026 par le ministre des Finances, Louis-Paul Motaze, paraît désormais hors de portée : le Fonds monétaire international (FMI), qui a constaté un déficit de 2,1 % en 2025, anticipe « une nouvelle détérioration modérée ».
Le Gabon suit la même pente. Libreville a dépensé 30 milliards de francs CFA en septembre pour maintenir ses prix, contre environ 15 milliards par mois pendant la crise ukrainienne et 7 à 9 milliards auparavant, selon NotreAfrik. Aucune hausse des prix à la pompe n’a été décidée à ce stade par le gouvernement du président Brice Clotaire Oligui Nguema. La prudence est compréhensible : dans les capitales de la zone, le prix du carburant se répercute en quelques jours sur celui du transport, puis du panier de la ménagère. Mais chaque mois de gel creuse un trou que personne n’a budgété.
C’est là que l’alerte de la BEAC prend tout son sens. La banque centrale ne fixe pas les prix à la pompe et ne vote pas les budgets. Elle gère en revanche les réserves de change communes, qui garantissent la parité du franc CFA. Son comité de politique monétaire table sur 4,53 mois d’importations de couverture et sur une croissance ramenée à 3,0 % en 2026, contre 3,7 % en 2025. L’inflation moyenne, attendue à 2,2 %, reste sous la norme communautaire de 3 %. Ce bon chiffre relève en partie du trompe-l’œil : il doit beaucoup au gel des prix à la pompe, c’est-à-dire à la dépense publique. Son rapport de politique monétaire de septembre prévient que ce niveau de subventions pourrait devenir insoutenable à court terme. Financées par l’endettement ou par des arriérés envers les distributeurs, les subventions finissent toujours par peser sur la balance des paiements de la zone.
Le dilemme des gouvernements de la CEMAC n’a rien de technique. Relever brutalement les prix, c’est prendre le risque de la rue au moment où la croissance ralentit. Les maintenir, c’est hypothéquer les réserves de l’union monétaire sur une hypothèse fragile, celle d’un retour rapide du baril sous les 80 dollars. Le FMI recommande au Cameroun un mécanisme automatique de fixation des prix, qui lisserait les hausses et désarmerait le procès politique fait à chaque décision ministérielle. Cette voie, couplée à des aides ciblées pour les transporteurs et les ménages modestes, a le mérite de la transparence. Le gel indéfini, lui, n’est qu’une politique sociale qui ne dit pas son nom. Elle finira tôt ou tard par dire son prix.