Jeudi 5 novembre 2026, au Caire, le ministre du Plan et du Développement économique, Ahmed Rostom, a présenté au Conseil des ministres présidé par Moustafa Madbouly le chiffre que le gouvernement attendait. Selon l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), l’inflation annuelle égyptienne est retombée à 12 % en octobre, contre 12,8 % en septembre, et la hausse mensuelle des prix s’est limitée à 0,6 %, après 1,5 % le mois précédent, rapporte Amwal Al Ghad. Le ministre a rappelé que le rythme mensuel avait culminé à 3,3 % en mars. Le même jour, la Banque centrale d’Égypte (CBE) annonçait des réserves internationales nettes record de 57,5 milliards de dollars à fin octobre. Deux bonnes nouvelles en une journée : le Caire tient son récit de stabilisation.
Ce récit mérite d’être nuancé. L’économie égyptienne sort d’une année de chocs. Le 10 mars, au dixième jour de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, le gouvernement relevait les prix des carburants jusqu’à 30 %, le litre de gazole passant de 17 à 20,50 livres, selon The National. La fermeture du détroit d’Ormuz et l’interruption temporaire des livraisons de gaz israélien ont renchéri l’énergie, tandis que la livre perdait du terrain. Le 26 octobre, le dollar a franchi la barre des 56 livres au cours officiel, un plus bas historique pour la monnaie égyptienne, selon Rio Times. L’inflation d’octobre recule donc dans un environnement qui, lui, ne s’est pas apaisé.
La composition de l’indice montre où se loge la résistance. Les prix alimentaires, longtemps moteurs des flambées passées, n’augmentent plus que de 7,5 % sur un an. Le reste du panier est autrement plus tendu. Le logement et les services publics progressent de 24,1 %, dont 27,7 % pour les loyers, les transports de 22,3 % et l’éducation de 20 %, selon SEE News. Ce sont des postes peu sensibles aux bonnes récoltes et très sensibles aux décisions administratives et au change. Pour un ménage cairote, la désinflation statistique ressemble moins à un soulagement qu’à un ralentissement de la dégradation : la viande et la volaille ont encore pris 3,2 % en un seul mois.
La Banque centrale ne s’y est pas trompée. Le 29 octobre, son comité de politique monétaire, sous l’autorité du gouverneur Hassan Abdalla, a surpris les marchés en relevant ses taux directeurs de 100 points de base, portant le taux de dépôt au jour le jour à 20 % et le taux de prêt à 21 %. C’était la première hausse depuis mars 2024. La CBE a justifié sa décision par un environnement extérieur incertain, notamment par le risque qu’un conflit régional plus long que prévu pousse à la hausse les prix de l’énergie et des matières premières, selon Rio Times. Autrement dit, l’institution considère que la baisse de l’inflation tient en partie à des effets de base et que la cible de 7 %, plus ou moins deux points, reste hors de portée sans rigueur prolongée.
Le calendrier du FMI explique aussi cette fermeté. Une mission du Fonds est arrivée au Caire le 25 octobre pour la huitième et dernière revue du programme de 8 milliards de dollars, qui expire le 15 décembre, selon EnterpriseAM. Environ 2,3 milliards de dollars restent en jeu, au titre du mécanisme élargi de crédit et de la Facilité pour la résilience et la durabilité. La porte-parole du FMI, Julie Kozack, a indiqué viser un accord technique et une approbation du conseil d’administration avant la mi-décembre, en insistant sur une politique monétaire restrictive, rapporte Reuters. La hausse du 29 octobre, intervenue quatre jours après l’arrivée de la mission, tombe à point nommé pour un gouverneur qui doit démontrer sa crédibilité.
C’est sur le front budgétaire que le bât blesse. Selon EnterpriseAM, le gouvernement a renoncé à deux hausses des prix des carburants auxquelles il s’était engagé lors de la septième revue, et a gelé les tarifs jusqu’à la fin décembre. Le choix est politiquement compréhensible après le choc de mars. Il a pourtant un coût : la désinflation d’octobre est en partie achetée par des subventions énergétiques que le FMI veut voir disparaître. Chaque mois de gel creuse l’écart entre l’inflation mesurée et l’inflation réelle des coûts, et prépare un rattrapage. Si les prix à la pompe sont relevés en janvier, l’indice de début 2027 pourrait effacer une partie des gains annoncés jeudi.
Les réserves record offrent un amortisseur, mais pas une réponse. Les recettes du canal de Suez restent loin de leur niveau d’avant la crise de la mer Rouge : 4,67 milliards de dollars sur l’exercice 2025-2026, contre une dizaine de milliards par an auparavant selon Moustafa Madbouly, cité par Rio Times début octobre. Les 57,5 milliards de réserves doivent beaucoup aux décaissements du FMI et aux cessions d’actifs publics, au cœur des discussions avec le Fonds selon EnterpriseAM, deux sources qui ne se renouvellent pas indéfiniment. Une économie qui stabilise ses prix grâce aux dollars des autres reste exposée au moindre retournement des capitaux.
Le prochain test se jouera en décembre. La CBE doit se réunir de nouveau le 17 décembre, selon le calendrier publié par Trading Economics, quelques jours après l’échéance du programme du FMI. D’ici là, le gouvernement devra arbitrer entre la crédibilité exigée par le Fonds, qui passe par la vérité des prix de l’énergie, et la paix sociale, qui plaide pour le gel. Le chiffre de 12 % est une victoire d’étape. Il ne dit pas encore si l’Égypte sort de la crise ou si elle a seulement appris à la gérer à crédit.