Mercredi 21 octobre 2026, au troisième jour de l’Egypt Forum 2026, Abdel Fattah al-Sissi a choisi ses mots avec soin. Devant le Premier ministre, Mostafa Madbouly, et le ministre de la Défense et de la Production militaire, le général Ashraf Salem Zaher, le président de l’Égypte a assuré que l’effort militaire proposé à l’Arabie saoudite visait à défendre le territoire du royaume et n’incluait aucune attaque contre le Yémen, rapporte Daily News Egypt. L’Égypte défendrait de même tout autre État arabe qui le lui demanderait. La sécurité nationale arabe est « indivisible », a-t-il ajouté, et la stabilité du Golfe relève de la sécurité nationale égyptienne. Restait une inconnue : le vote des députés, déjà repoussé une fois.
Tout est allé très vite. Le 17 octobre, devant l’Académie militaire, le chef de l’État a demandé au Parlement d’autoriser l’envoi de forces pour défendre le royaume, à la seule condition que Riyad le sollicite. « Nous ne parlons que de défense », a-t-il insisté, selon l’AFP. Le lendemain, le Conseil de défense nationale, réuni au palais d’Al-Ittihadiya en présence du président de la Chambre des représentants, Hisham Badawy, promettait au royaume « toutes les formes de soutien nécessaires et possibles », selon The National. L’article 152 de la Constitution impose une majorité des deux tiers pour envoyer l’armée en mission de combat à l’étranger, soit au moins 398 députés sur 596. Le 19 octobre, la Chambre a ajourné le vote au 26 octobre.
L’urgence est saoudienne. Depuis le 1er octobre, les Houthis, soutenus par l’Iran, ont lancé vingt attaques contre l’aéroport international King Khaled de Riyad, selon le porte-parole de la coalition menée par l’Arabie saoudite, le général Turki al-Maliki. Les frappes contre les aéroports du royaume ont fait 19 morts et 364 blessés ; la plus meurtrière, le 10 octobre, a tué 13 personnes, dont un membre d’équipage égyptien. Le Conseil de sécurité de l’ONU a condamné ces attaques et reconnu au royaume le droit de se défendre. Riyad, qui a activé le 5 octobre l’accord de défense signé le 7 août avec la Turquie et le Pakistan, cherche des renforts. Le Caire, qui n’en est pas membre, ne peut rester spectateur.
Car l’Égypte a aussi des intérêts sonnants. Selon l’AFP, l’Arabie saoudite doit déposer ce mois-ci 5,3 milliards de dollars à la Banque centrale d’Égypte. Des millions d’Égyptiens travaillent dans le royaume, première source de transferts de fonds du pays, rappelle Al Jazeera. Et le canal de Suez a perdu environ 11 milliards de dollars de recettes depuis que les Houthis ont commencé, en 2023, à frapper la navigation dans le détroit de Bab el-Mandeb, selon le ministre des Affaires étrangères, Badr Abdelatty. Défendre Riyad, c’est aussi défendre la route de la mer Rouge, à laquelle Le Caire s’est déjà arrimé en rejoignant, le 13 août, la coalition navale lancée par les Saoudiens. Badr Abdelatty a même jugé l’adhésion au pacte tripartite « sérieusement envisagée ».
Le frein n’est pas venu de là où on l’attendait. Les partis favorables au président dominent la Chambre, et l’opposition, avec 53 des 568 sièges pourvus par l’élection, ne peut rien bloquer seule, relève Alhurra. Mais le Parti social-démocrate égyptien, onze élus, a demandé à ses députés de s’abstenir, faute d’informations sur les objectifs, la durée et le coût de la mission comme sur les risques encourus par les soldats. Le député du Wafd Mohamed Abdel-Alim Dawoud s’abstiendra aussi, alors que son parti soutient le texte. Mostafa Bakry, qui ne s’oppose pas à la demande présidentielle, relie le report aux efforts de médiation égyptiens au Yémen. Al-Azhar plaide pour un comité de médiation arabe et islamique ; le Mouvement civil démocratique refuse tout rôle dans une guerre régionale.
Dans l’ombre de ce débat, deux avertissements. Le premier vient de Sanaa : Yahya al-Raï, président du Parlement contrôlé par les Houthis, non reconnu internationalement, a écrit à Hisham Badawy qu’un engagement égyptien ferait peser « un grave danger » sur la sécurité nationale de l’Égypte, rapporte The National. Le second vient de l’histoire. Dans les années 1960, Gamal Abdel Nasser avait payé au Yémen un lourd tribut humain et abîmé ses relations avec Riyad. La leçon retenue au Caire, résume l’analyste Thomas Bonnie James cité par Al Jazeera, tient en une consigne : défendre le royaume, sans jamais prendre le Yémen à sa charge. D’où l’insistance présidentielle sur le mot « défense ».
Ce mot dessine une mission plausible : défense aérienne et antimissile autour des infrastructures saoudiennes, lutte contre les drones, escortes navales, partage de renseignement, énumère Al Jazeera en citant l’analyste militaire Alexandru Hudisteanu. Pas de troupes sur les lignes de front de Taëz ou de Marib. Mais la frontière entre défendre et combattre est mince quand l’adversaire tire depuis les montagnes yéménites. Une batterie égyptienne qui abat un missile houthi devient elle-même une cible. Et Le Caire doit ménager à la fois sa relation avec Téhéran et son traité de paix avec Israël, deux équilibres que des analystes cités par The National jugent exposés par cette aventure.
Le 26 octobre, la majorité votera très probablement ce que le président demande ; en juillet 2020, les députés avaient déjà approuvé à l’unanimité des missions de combat à l’étranger, au plus fort de la guerre en Libye. Le vrai test viendra après. Une autorisation n’est pas un déploiement, et Abdel Fattah al-Sissi a pris soin d’en faire une carte plutôt qu’un engagement : utile pour rassurer Riyad, utile pour peser dans une médiation au Yémen, réversible tant que les soldats restent au pays. Cette ambiguïté a un prix. Si les missiles houthis continuent de tomber sur Riyad, le royaume réclamera des actes. Le Caire découvrira alors que la solidarité arabe, proclamée indivisible, se paie en batteries, en hommes et en risques.