29 octobre 2026
Sans publicité
Analyse Géopolitique

Fermé, condamné, emprisonné : le mardi noir de la presse au Caire et à Tunis

Le même jour, le 27 octobre, un tribunal du Caire a ordonné la fermeture de Mada Masr tandis que la justice tunisienne infligeait quatre ans de prison au journaliste Zied el-Heni pour terrorisme. Deux verdicts, deux capitales, une même méthode : habiller de droit la mise au pas de la presse indépendante.

29 octobre 2026 • 4 min 914 mots
Fermé, condamné, emprisonné : le mardi noir de la presse au Caire et à Tunis
Égypte Tunisie

Le mardi 27 octobre 2026, la presse indépendante d’Égypte et de Tunisie a perdu deux batailles en quelques heures. Au Caire, le tribunal correctionnel du Nouveau Caire a ordonné la fermeture de Mada Masr, l’un des derniers médias indépendants égyptiens, et la confiscation de son matériel. Sa rédactrice en chef, Lina Attalah, condamnée à une amende de 3 millions de livres égyptiennes, soit environ 53 400 dollars, pour exploitation d’un site sans licence, a été placée en détention à l’issue de l’audience, puis libérée quelques heures plus tard, une fois l’amende intégralement réglée par sa rédaction. Le même jour, à Tunis, la justice condamnait le journaliste Zied el-Heni à quatre ans de prison en vertu de la législation antiterroriste.

Les deux affaires n’ont, en apparence, rien de commun : l’une relève du droit des médias, l’autre du droit pénal. Leur concomitance dessine pourtant un paysage. En Égypte, le tribunal s’est fondé sur l’article 105 de la loi de 2018 sur la régulation de la presse, qui prévoit des amendes de 1 à 3 millions de livres assorties de la fermeture et de la confiscation. Mada Masr, fondé en 2013 et bloqué sur le territoire égyptien depuis 2017, avait pourtant sollicité une licence en 2018 puis en 2020, sans réponse. Le site n’a appris le refus qu’en 2022, au détour d’une procédure judiciaire, et une nouvelle demande est pendante depuis juin 2023. Il a fait l’objet de six affaires en six ans ; celle-ci est la première à aboutir à un procès, selon les organisations de défense des droits citées par Al Jazeera.

La procédure elle-même interroge. Selon Mada Masr, le tribunal a refusé l’examen du dossier, la production de pièces et l’audition de témoins, et a commis d’office un avocat à Lina Attalah contre son gré, alors que ses propres conseils étaient présents. Hossam Bahgat, directeur de l’Initiative égyptienne pour les droits personnels, présent à l’audience, a confirmé ce point. Plus inquiétant, la journaliste a découvert, pendant les formalités de sa libération, qu’elle avait été condamnée par contumace en 2024 à un an de prison pour diffusion de « fausses informations ». Un nouveau procès est fixé au 11 novembre. Le même jour, le parquet suprême de la sûreté de l’État renouvelait pour quinze jours la détention de six journalistes de la plateforme de vérification Matsadaash. Khaled el-Balshy, président du Syndicat des journalistes, a annoncé un recours contre la fermeture.

À Tunis, le dossier Zied el-Heni illustre une autre technique : la requalification. Le journaliste, voix connue de la radio, avait d’abord été entendu comme témoin au sujet d’enregistrements fuités qu’il cherchait à authentifier, dans l’affaire dite des « fuites audio » impliquant l’homme politique Mondher Lounissi. Il est devenu prévenu. Le tribunal l’a reconnu coupable, notamment, de formation d’une organisation terroriste, de divulgation de secrets au profit de celle-ci et d’intelligence avec des agents d’un État étranger. Selon le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), il a comparu à distance depuis sa cellule et ses avocats n’ont pas pu plaider. Il purge déjà une peine d’un an au titre de l’article 86 du Code des télécommunications pour une publication sur les réseaux sociaux.

Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a dénoncé une « escalade scandaleuse » dans l’offensive tunisienne contre la presse. Selon l’organisation, Zied el-Heni est l’un des cinq journalistes actuellement emprisonnés en Tunisie, avec Mohamed Yousfi, Mourad Zghidi, Borhen Bsaies et Hajer Awadi, tandis qu’au moins six autres, condamnés, restent sous la menace d’une incarcération. Depuis le coup de force du 25 juillet 2021, par lequel le président Kaïs Saïed s’est arrogé les pleins pouvoirs, l’arsenal s’est étoffé, avec notamment le décret-loi 54 de septembre 2022 sur la cybercriminalité. Le 28 octobre, le site tunisien Kapitalis rapportait en outre la condamnation d’activistes politiques à des peines de quatre à vingt-cinq ans de prison.

Ce qui rapproche Le Caire et Tunis n’est donc pas la rhétorique, mais la méthode. Aucun des deux pouvoirs ne revendique la censure. Ils invoquent la licence, la sécurité, le terrorisme, la lutte contre la désinformation. La sanction est administrative, pécuniaire ou pénale, jamais politique en apparence. C’est précisément ce qui la rend efficace : elle décourage les rédactions sans exposer les gouvernants à l’accusation frontale de bâillonnement. Une amende de 53 400 dollars, exigible sur-le-champ pour obtenir la libération d’une directrice, pèse lourd sur un média indépendant ; quatre ans de prison pour avoir cherché à vérifier des enregistrements dissuadent tout journaliste tenté d’enquêter sur la classe politique.

Les deux capitales ne sont pourtant pas à l’abri de leurs contradictions. L’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi courtise les investisseurs du Golfe et les bailleurs internationaux dont elle dépend pour refinancer sa dette ; la Tunisie cherche à desserrer l’étau financier sans renoncer à son souverainisme affiché. Or la fermeture du dernier grand média indépendant égyptien et la condamnation d’un journaliste pour terrorisme nourrissent les rapports que lisent chancelleries et agences de notation. Amnesty International a parlé d’un coup écrasant porté à la liberté de la presse en Égypte.

Le 11 novembre, Lina Attalah reviendra devant un juge. Le Syndicat des journalistes égyptiens fera appel de la fermeture, et le SNJT réclame la révision de la peine de Zied el-Heni. Mais l’essentiel se joue ailleurs : dans la capacité de rédactions comme Mada Masr à survivre hors d’atteinte, sur des serveurs étrangers, grâce à des lecteurs qui contournent les blocages. Au Caire comme à Tunis, le pouvoir a choisi d’éteindre les voix gênantes plutôt que de leur répondre. Ce calcul a un coût que ni l’un ni l’autre n’a encore payé : celui d’une opinion qui, privée d’information fiable, finit par ne plus croire personne, à commencer par ceux qui la gouvernent.

Par Karim Benyahia