4 novembre 2026
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Analyse Société

Cameroun : 76 féminicides en 2026, la loi sur les violences attend toujours le Parlement

Au moins 76 féminicides en 2026, selon la société civile. Le 2 novembre à Yaoundé, des associations camerounaises ont présenté l’avant-projet de loi sur les violences basées sur le genre, à quelques jours de la session parlementaire. Yvonne Akoa réclame un texte qui incrimine enfin. Le gouvernement suivra-t-il ?

4 novembre 2026 • 4 min 874 mots
Cameroun : 76 féminicides en 2026, la loi sur les violences attend toujours le Parlement
Cameroun

Yaoundé, lundi 2 novembre 2026. À quelques jours de la session parlementaire de novembre, des associations du Cameroun présentent l’état d’avancement de l’avant-projet de loi sur les violences basées sur le genre, rapporte RFI. Leur compteur est brutal : au moins 76 féminicides depuis le début de l’année, selon ces organisations. « Ce texte est un texte qui définit les violences basées sur le genre, qui les incrimine, qui les sanctionne », résume Yvonne Akoa, magistrate et présidente de l’Association camerounaise des femmes juristes (Acafej). La phrase paraît banale. Elle décrit pourtant un vide : le Code pénal punit le meurtre et le viol, mais, comme le répète Yvonne Akoa, il n’incrimine pas spécifiquement ces violences. Le Parlement peut combler ce vide dans les prochaines semaines, si le texte lui parvient et s’il reste fidèle à sa version initiale.

Le dossier s’est emballé cet été. Durant la semaine du 17 au 23 août, au moins huit femmes ont été tuées, selon un décompte rapporté par RFI et Africa Radio. Les chiffres de l’Acafej dessinent une pente : 50 féminicides en 2023, 67 en 2024, 77 en 2025. Yvonne Akoa précise qu’ils ne recensent que les cas dénoncés, sur les réseaux sociaux, dans les médias ou auprès de la police judiciaire. La réalité est donc probablement plus lourde. Le 19 juin 2026, devant l’Assemblée nationale, le ministère de la Promotion de la femme et de la famille a de son côté fait état de 50 féminicides et de 1 599 cas de violences basées sur le genre, dont 166 viols, entre janvier et avril, selon une tribune de la Ligue pour l’éducation de la femme et de l’enfant (LEFE).

Sur le papier, le texte présenté à Yaoundé va bien au-delà d’un durcissement des peines. Coordonné par le magistrat Ulrich Ovono et rédigé à Ebolowa en 2026, au terme d’une concertation d’environ 2 500 personnes, d’une cinquantaine d’ONG et de plusieurs ministères, il doit instaurer une « ordonnance de protection qui n’existe pas encore », ainsi qu’un droit à réparation et un volet de prévention du harcèlement sexuel au travail, à l’école et à l’université, selon RFI. La LEFE lui attribue 64 articles, la reconnaissance des violences économiques, numériques et obstétricales, du contrôle coercitif, ainsi qu’une ordonnance d’éloignement en moins de 24 heures et la gratuité de la preuve médico-légale.

C’est là que se joue l’essentiel. Une peine alourdie agit après le drame ; une ordonnance rapide agit avant. Eli Bernard Nguele, haut cadre du ministère, le disait à RFI en août : « Le plus souvent, le malheur arrive parce qu’on a dénoncé et qu’on renonce ensuite à la poursuite de l’auteur des actes de violence qu’on subit. »

Le parcours du texte invite à la prudence. Transmis à la primature début 2024, il en serait ressorti amputé de plusieurs chapitres, selon Yvonne Akoa, qui assurait en septembre que tout semblait rentré dans l’ordre. Le 26 juin 2026, à l’Assemblée nationale, la ministre de la Promotion de la femme et de la famille indiquait que le projet se trouvait encore dans les services du Premier ministre, rapporte Journal du Cameroun. Fin août, RFI lui prêtait l’espoir d’un examen dès la session de novembre.

Mais en octobre, une tribune de la LEFE alertait sur un risque de substitution : une loi sur les violences contre les femmes et les enfants à la place d’une loi sur les violences basées sur le genre. « L’ACAFEJ est formelle : une loi femmes et enfants ne peut être substituée à une loi sur les violences basées sur le genre », écrit l’organisation. La querelle de titre n’a rien de sémantique. Elle détermine qui est protégé, et contre quoi. Rien, dans les sources publiques consultées, ne garantit que le texte qui arrivera au Parlement sera celui d’Ebolowa.

Une autre voie existe, et elle a ses défenseurs. Le député Cabral Libii réclamait en août une « aggravation du dispositif répressif » existant, plutôt qu’une architecture nouvelle. L’argument de la simplicité se défend : un Code pénal révisé se vote vite et ne réclame pas de guichets dans chaque département. Il se heurte toutefois à un constat que les associations martèlent. Le Cameroun dispose déjà d’une quarantaine de « gender desks » dans les commissariats, selon Africa Radio, le 116 a été étendu aux femmes, et le gouvernement mettait en avant en juin une centaine d’abris temporaires. Ces outils n’ont pas dissuadé l’Acafej de réclamer des sanctions contre les officiers de police judiciaire qui entravent les enquêtes : le problème tient autant aux procédures qu’aux peines. Une loi sans budget ni magistrats formés resterait lettre morte, et c’est la vraie faiblesse du projet. Mais un durcissement sans protection préalable ne ferait que punir plus sévèrement ce qu’il n’aura pas empêché.

Les organisatrices de Yaoundé ont annoncé la couleur. « Nous avons un rôle de veille citoyenne », a rappelé Élise Pierrette Memong, présidente de l’Association de lutte contre les violences faites aux femmes. Trois indicateurs diront ce que vaut le texte final : son titre, qui fixera son périmètre ; le délai réel d’obtention d’une ordonnance de protection ; les crédits prévus pour la faire exécuter. La session de novembre offrira une première réponse, à condition que le projet soit bien inscrit à l’ordre du jour, ce qu’aucune source consultée ne confirme à ce stade. Le Parlement camerounais peut voter une loi de plus. Il peut aussi décider qu’une femme qui porte plainte ne rentre plus seule chez celui qu’elle dénonce.

Par Éliane Moukoko