30 octobre 2026
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Analyse Politique

Cameroun : De la présidentielle contestée à l’exil gambien, la lente mise à l’écart de Tchiroma

Trois mois de silence imposé. Le 27 octobre 2026, le ministre camerounais de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a suspendu le FSNC d’Issa Tchiroma Bakary, exilé en Gambie, pour appel à l’insurrection. Un an après la présidentielle contestée, la mesure tombe à quelques mois des législatives. Coïncidence ou terrain déblayé ?

30 octobre 2026 • 4 min 896 mots
Cameroun : De la présidentielle contestée à l’exil gambien, la lente mise à l’écart de Tchiroma
Cameroun

L’arrêté porte le numéro 000163/A/MINAT et la signature de Paul Atanga Nji, ministre de l’Administration territoriale. Daté du mardi 27 octobre 2026, il suspend pour trois mois, sur l’ensemble du territoire camerounais, toutes les activités du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC), le parti d’Issa Tchiroma Bakary. Quatre articles suffisent : le premier suspend, le deuxième interdit toute activité, le troisième renvoie d’éventuels contrevenants aux poursuites « conformément à la législation en vigueur », le dernier charge gouverneurs, préfets et sous-préfets de l’exécution. Le parti n’est pas dissous. Il est mis au congélateur jusqu’à la fin de janvier 2027.

Les motifs, tels que rapportés par le site camer.be, forment un réquisitoire : « appel à l’insurrection », atteinte à l’intégrité territoriale et à l’unité nationale, incitation à la violence ayant causé des destructions de biens, troubles graves à l’ordre public. Un cinquième grief est plus administratif, et plus révélateur : la « résidence de l’un des dirigeants statutaires à l’étranger ». Il vise directement Issa Tchiroma Bakary, installé en Gambie depuis novembre 2025, où il a demandé l’asile le 7 novembre de la même année. L’arrêté s’appuie aussi sur les condamnations prononcées le 8 octobre 2026 par le tribunal militaire de Yaoundé contre des auteurs de violences. Selon camer.be, soixante-six personnes avaient été condamnées ce jour-là.

Pour comprendre, il faut remonter au 12 octobre 2025. Ce jour-là, Issa Tchiroma Bakary, ancien ministre passé à l’opposition, affronte Paul Biya dans les urnes. Il revendique la victoire avant toute proclamation. Le Conseil constitutionnel donne finalement le président sortant vainqueur avec 53,66 % des voix, contre 35,19 % à son adversaire, qui dénonce une fraude. Des manifestations éclatent à Garoua, Douala et Yaoundé. Le bilan humain reste disputé : selon un rapport de l’ONU cité par Pan African Visions, les autorités évoquent 16 morts, quand la société civile en compte entre 39 et 48, avec près de 2 000 arrestations. Paul Biya, 93 ans, au pouvoir depuis 1982, a entamé un nouveau mandat ; son principal rival l’observe depuis la Gambie.

Le calendrier de la sanction en dit long. Les violences invoquées datent de plus d’un an. Le Mouvement patriotique pour la prospérité du peuple (MP3) a posé la question qui dérange : « Comment expliquer qu’une sanction aussi lourde intervienne plus d’un an après les événements invoqués ? » La réponse tient sans doute dans l’agenda électoral. Les élections législatives et municipales, reportées, sont attendues au début de 2027. Le FSNC, créé en 2007, compte deux députés et plusieurs élus locaux, selon l’AFP. Trois mois de suspension, c’est précisément la période durant laquelle un parti constitue ses listes, investit ses candidats et mobilise ses militants. Un cadre de l’Union démocratique du Cameroun (UDC), cité anonymement par l’AFP, l’a résumé : « C’est une mesure qui vise à empêcher les candidats du parti de se préparer sereinement. »

Le motif de la résidence à l’étranger mérite qu’on s’y arrête, car il est le plus durable. Les griefs d’insurrection relèvent du contentieux et peuvent être discutés. La présence d’un dirigeant hors du territoire, elle, est un fait. Tant qu’Issa Tchiroma Bakary restera en Gambie, et rien n’indique un retour prochain, le ministère disposera d’un argument renouvelable. La suspension de trois mois peut ainsi devenir une mise à l’écart durable, sans jamais passer par une dissolution prononcée par un juge. C’est une technique d’étouffement plus qu’une interdiction, et elle a l’avantage de la discrétion.

L’opposition a réagi en ordre dispersé, mais dans le même registre. Le Manidem, qui avait soutenu la candidature de Tchiroma, dénonce une décision « inique » et une « manœuvre grossière ». Jean Robert Wafo, secrétaire à la communication du Front pour le changement du Cameroun (FCC), y voit une forme de « vengeance ». L’avocate Alice Nkom, soutien de l’ancien candidat, interroge : « De quoi ont-ils peur ? » Le Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN), par la voix de son secrétaire national aux affaires politiques, Christian Ndjock Nkongo, invite pour sa part le ministre à « reconsidérer sa décision ». Côté pouvoir, ni le ministère ni le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) n’ont commenté publiquement. Le silence du FSNC lui-même, qui n’avait publié aucun communiqué jeudi, illustre l’état d’un parti privé de son chef par l’exil.

Le pouvoir n’est pas sans arguments. Des biens publics ont été détruits, des condamnations ont été prononcées par une juridiction, et aucun État n’est tenu de laisser un parti appeler à renverser ses institutions. Mais la proportionnalité fait défaut. En choisissant la voie administrative, le ministère prive la sanction du débat contradictoire qu’aurait offert une procédure judiciaire visant nommément le parti. Il alimente surtout le récit que Tchiroma cultive depuis l’étranger : celui d’un opposant que l’on ne peut battre qu’en l’empêchant de concourir. Selon camer.be, il a d’ailleurs déposé en juin 2026 à Paris deux plaintes visant Paul Biya et une vingtaine de hauts responsables, dont Paul Atanga Nji lui-même, pour la répression postélectorale.

La prochaine échéance est fixée à la fin de janvier 2027, terme théorique de la suspension. D’ici là, le FSNC devra choisir entre l’attente, qui revient à sacrifier la préparation des législatives, et la désobéissance, qui offrirait au ministère le prétexte d’une sanction plus lourde. Les autres partis d’opposition, eux, savent qu’un précédent est posé. Un militant de la société civile l’a formulé auprès de camer.be avec une simplicité inquiétante : « Si on peut suspendre le FSNC aujourd’hui, on peut suspendre n’importe quel parti demain. » Le Cameroun entre dans son année électorale par une porte qui se referme.

Par Éliane Moukoko