Dimanche 25 octobre, dans un salon d’Abou Dhabi, Romuald Wadagni et Mohamed ben Zayed Al Nahyane ont regardé leurs ministres échanger les parapheurs. D’un côté, Thani Al Zeyoudi, ministre émirati du Commerce extérieur ; de l’autre, Olushegun Adjadi Bakari, ministre béninois du Tourisme et du Commerce extérieur. Le document est un accord de partenariat économique global, le format que les Émirats déploient depuis plusieurs années pour quadriller les marchés émergents. Pour Cotonou, il marque une accélération nette de sa relation avec le Golfe.
Le texte reste, à ce stade, un cadre qu’il faudra encore concrétiser. Selon l’agence émiratie WAM, il doit réduire ou supprimer les droits de douane sur une large gamme de marchandises, lever des obstacles au commerce et faciliter l’accès au marché pour les prestataires de services et les investisseurs. Aucune liste de produits, aucun calendrier de démantèlement tarifaire n’a été publié, et rien ne s’appliquera avant la ratification et l’entrée en vigueur. Le président émirati a salué « une étape importante » dans les relations bilatérales.
Les chiffres expliquent l’empressement. Toujours selon WAM, les échanges non pétroliers entre les deux pays ont atteint 2,15 milliards de dollars en 2025, en hausse de 65 % sur un an et plus du double des 1,01 milliard de 2021. Au premier semestre 2026, ils s’élevaient déjà à 1,29 milliard, soit une progression de 37,4 %. Pour une économie de la taille du Bénin, ces montants sont considérables, et rappellent le rôle de Dubaï, devenu, pour une bonne partie de l’Afrique de l’Ouest, une plaque tournante des réexportations et du négoce.
L’accord commercial n’est que la pièce maîtresse d’un ensemble plus large. Selon le site Bénin Intelligent, les délégations ont échangé une série d’instruments : un mémorandum sur les consultations politiques, un comité mixte sur les affaires consulaires, une coopération avec l’Académie diplomatique Anwar Gargash, une lettre d’intention sur l’hébergement de données, un mémorandum sur la main-d’œuvre assorti d’un protocole sur les travailleurs domestiques, un programme d’échange d’expériences gouvernementales et un protocole de partenariat d’investissement stratégique. Côté béninois, la ministre des Affaires étrangères Corinne Amori Brunet, le ministre délégué chargé de la mobilisation des ressources extérieures et de la dette, Hugues Oscar Lokossou, et le ministre de la Transformation numérique et de l’Innovation, Mahuna Akplogan, ont participé à l’échange.
Le volet diplomatique n’a rien d’anecdotique. Un mécanisme de consultations politiques, un comité consulaire et une coopération entre académies diplomatiques installent la relation dans la durée, au-delà des seuls flux commerciaux. La lettre d’intention sur l’hébergement de données interroge davantage : confier tout ou partie des systèmes d’information de l’État à des infrastructures émiraties poserait la question de la souveraineté numérique, que Cotonou présente pourtant comme une priorité de sa transformation administrative.
La composition de la délégation dit beaucoup des priorités de Cotonou. La présence du ministre chargé de la dette et le protocole d’investissement stratégique traduisent l’objectif premier : attirer des capitaux émiratis, qu’il s’agisse de prêts, de fonds souverains ou d’investissements portuaires et énergétiques. Les deux présidents ont évoqué les énergies renouvelables, l’agriculture, les infrastructures et la sécurité alimentaire. Pour un pays dont l’approvisionnement électrique dépend encore largement de ses voisins, et qui a connu cet automne des coupures à répétition, l’argent du Golfe offre une alternative aux bailleurs traditionnels, souvent plus lents et plus exigeants.
Successeur de Patrice Talon, Romuald Wadagni prolonge ici la ligne qu’il incarnait déjà comme ministre de l’Économie et des Finances : un Bénin ouvert aux marchés, soucieux de son image auprès des investisseurs et prompt à diversifier ses partenaires. Le choix d’Abou Dhabi n’est pas neutre. Les Émirats comptent désormais parmi les principaux investisseurs étrangers sur le continent, des ports aux mines en passant par les crédits carbone, et leur diplomatie économique sait conjuguer vitesse d’exécution et absence de conditionnalités politiques.
L’enthousiasme officiel ne doit cependant pas masquer trois fragilités. La première tient à l’asymétrie des échanges. Les communiqués ne détaillent ni la composition des flux ni le sens du solde. Dans la plupart des relations commerciales entre l’Afrique de l’Ouest et les Émirats, le continent exporte des matières premières brutes, or en tête, et importe des produits manufacturés ou réexportés. Un démantèlement tarifaire mal calibré pourrait accentuer cette spécialisation plutôt que favoriser la transformation locale que le Bénin revendique, notamment dans sa zone industrielle de Glo-Djigbé.
La deuxième fragilité est régionale. Membre de l’UEMOA et de la CEDEAO, le Bénin applique le tarif extérieur commun de la communauté. Toute baisse de droits consentie à un partenaire tiers devra se concilier avec ce cadre, sous peine de frictions avec ses voisins, Nigeria en tête, très attentif aux réexportations transitant par Cotonou. La troisième, enfin, est sociale. Le protocole sur les travailleurs domestiques touche un sujet sensible, tant les conditions d’emploi de la main-d’œuvre africaine dans le Golfe ont suscité de vives critiques de la part des organisations de défense des droits humains.
La suite se jouera dans les détails, encore absents. Si les négociateurs béninois obtiennent des listes de produits favorables à l’agro-industrie locale et des engagements d’investissement chiffrés, l’accord d’Abou Dhabi pourrait devenir un modèle pour d’autres pays côtiers de la sous-région. S’il se limite à ouvrir davantage un marché déjà acquis aux produits importés via Dubaï, il restera une belle photo diplomatique. Premier test possible en décembre, lors de la conférence des Nations unies sur l’eau organisée aux Émirats, que les deux présidents ont évoquée à Abou Dhabi.