Lundi 19 octobre 2026, à Agla, quartier de Cotonou, un habitant a compté au moins quatre coupures de courant dans la journée, rapporte Afrik.com. Le même jour, la Société béninoise d’énergie électrique (SBEE) publiait un communiqué laconique : les perturbations venaient d’un « effacement de la tension électrique provenant du Nigeria ». À 12 h 40, le réseau national nigérian had subi de multiples déclenchements sur ses lignes de 330 kilovolts, selon l’Opérateur indépendant du système nigérian (NISO). La production disponible y est tombée de 3 647 mégawatts à midi à 675 mégawatts une heure plus tard, soit une chute de 81,5 %, d’après le quotidien Vanguard. Au Bénin et au Togo, la crise d’électricité a une adresse : le voisin.
Le Togo vit la même semaine sous un autre régime de pénurie. Depuis le début du mois, les délestages se succèdent à Lomé, de 15 heures jusqu’à 20 ou 21 heures pour certains quartiers, de 18 heures à 23 heures pour d’autres, selon les témoignages recueillis par Afrik.com. Le 20 octobre, sur la télévision publique TVT, Ilagou Ayeva, directeur général de la Compagnie énergie électrique du Togo (CEET), en a donné la cause : des travaux de maintenance sur le Gazoduc de l’Afrique de l’Ouest, exploité par la West African Gas Pipeline Company (WAPCo), qui alimente les centrales thermiques du pays. « Nous mettons tout en œuvre pour que la situation revienne à la normale d’ici la fin du mois », a-t-il promis, selon le site 24heureinfo. Aucun calendrier de rétablissement quartier par quartier n’a toutefois été publié.
Les deux crises ont une racine commune. Le Bénin et le Togo, qui partagent depuis 1968 un opérateur commun de transport, la Communauté électrique du Bénin, ont bâti leur approvisionnement sur l’importation : électrons venus du Nigeria et du Ghana, gaz nigérian acheminé par le gazoduc en service depuis 2008. Le 19 octobre, la SBEE et la Société béninoise de production d’électricité (SBPE) ont d’ailleurs cité, dans un communiqué conjoint repris par Le Matinal, des limitations de l’approvisionnement en provenance de l’extérieur, du Ghana comme du Nigeria. Ce n’est pas un accident isolé : Bénin Web TV relève un incident similaire le 2 octobre, dix-sept jours plus tôt.
La première fragilité est électrique. Le réseau nigérian, déjà sous tension pour sa propre demande, demeure l’un des principaux fournisseurs du Bénin. Le 19 octobre, NISO a assuré que l’incident n’avait touché qu’une section du réseau et que le fonctionnement normal était rétabli ; Vanguard faisait état d’une remontée à 2 150 mégawatts à 17 heures. La SBEE, elle, n’avançait aucune date, se bornant à assurer que « les diligences sont en cours pour un retour à la normale de la situation de l’alimentation électrique sur l’ensemble du pays ». Mais même un réseau rétabli ne garantit rien aux clients étrangers. Le même jour, Ikeja Electric, distributeur de Lagos, attribuait la baisse de son service à une réduction de son allocation sur le réseau national. Quand la ressource manque, chaque gestionnaire sert d’abord sa propre clientèle. Le contrat d’importation devient alors une variable d’ajustement.
La seconde fragilité est gazière. Au Togo, les centrales thermiques dépendent presque entièrement du gaz livré par le gazoduc ouest-africain, explique le Journal du Togo. Pendant les travaux, prévus du 12 au 27 octobre selon la CEET après un report des mois de juin et juillet pour des contraintes logistiques, les livraisons sont suspendues. La CEET a basculé ses unités sur des combustibles liquides, plus coûteux, sans couvrir l’intégralité de la demande aux heures de pointe. La facture ne s’arrête pas aux compteurs : la Société togolaise des eaux (TdE) signale que les délestages réduisent la production d’eau potable, notamment au centre de Dalwak, près de Dapaong. La CEET a en outre programmé des coupures les 21 et 22 octobre à Afagnan et Tabligbo pour l’entretien de son réseau. Une infrastructure unique, une maintenance programmée, et c’est tout un pays qui rationne.
Il faut pourtant se garder de lire l’épisode comme un effondrement. Les opérateurs ont réagi. La SBEE a mobilisé la production nationale pour limiter les interruptions, la CEET a déployé des moyens de substitution, et la maintenance du gazoduc a une date de fin. Les coupures d’octobre relèvent davantage d’un test de résistance que d’une faillite. Mais un test répété finit par devenir un diagnostic. La colère, elle, est déjà là : le 18 octobre, la chanteuse béninoise Sessimè dénonçait sur Facebook des coupures qui s’étendaient jusque dans la nuit, relève Afrik.com. Les réseaux sociaux tiennent désormais la comptabilité que les communiqués officiels ne publient pas.
La question dépasse donc la technique. Elle touche au modèle même de l’intégration énergétique ouest-africaine, qui a misé sur la mutualisation des capacités entre pays riches en gaz et pays importateurs. Sur le papier, le schéma est rationnel. Dans les faits, il transfère aux petits pays importateurs les fragilités des grands producteurs, sans leur donner de prise sur les décisions de délestage. Pour Cotonou comme pour Lomé, sécuriser l’approvisionnement passe par des capacités nationales de production, des contrats d’importation assortis de garanties et une diversification vers d’autres sources.
D’ici la fin du mois, le gaz devrait revenir dans les centrales togolaises, et le réseau nigérian retrouver un équilibre précaire. Les ménages d’Agla et de Lomé auront retrouvé la lumière. Le problème, lui, restera intact : deux pays dont l’éclairage dépend d’un réseau qu’ils ne gèrent pas et d’un gazoduc qu’ils ne contrôlent pas. La souveraineté énergétique se mesure aussi à cela : savoir qui décide, un lundi à 12 h 40, d’éteindre votre lumière.