L’Angola a accueilli mardi 3 et mercredi 4 novembre, à Luanda, la sixième édition de l’Africa Financial Summit (AFIS), première organisée en Afrique australe et en pays lusophone, sur un paradoxe que Makhtar Diop, directeur général de la Société financière internationale (IFC), a résumé d’une phrase : « L’Afrique dispose de capitaux. » Plus de 1 500 dirigeants financiers, selon les organisateurs, ont écouté Sidi Ould Tah, président du Groupe de la Banque africaine de développement, inverser le diagnostic habituel : « l’Afrique souffre moins d’un déficit de financement que d’un déficit d’architecture », rapporte Sikafinance. La formule plaît aux banquiers. Elle les met aussi en cause.
Les chiffres présentés avant et pendant le sommet dessinent une industrie qui se porte mieux que ses clients. Les banques africaines ont dégagé plus de 100 milliards de dollars de revenus en 2024, avec une rentabilité des fonds propres de 19 %, rapportait BusinessDay le 14 octobre, soit près du double de la moyenne mondiale selon Sikafinance. Les trente premières cumulent 1 200 milliards de dollars d’actifs. Mais les prêts ne pèsent qu’environ 30 % des actifs bancaires. En regard, le besoin de financement du développement dépasserait 400 milliards de dollars par an, tandis que quelque 4 000 milliards de dollars d’épargne longue dormiraient chez les fonds de pension, les assureurs et les fonds souverains, toujours selon Sikafinance, qui ne précise ni l’année ni la source de ces deux estimations.
Le sommet, ouvert par José de Lima Massano, ministre d’État angolais à la Coordination économique, a choisi de lire cette distorsion comme un problème de plomberie, et l’analyse n’est pas absurde. Amir Ben Yahmed, directeur général de Jeune Afrique Media Group et fondateur de l’AFIS, a posé le cadre : « il ne s’agit plus de rendre la finance africaine plus solide, mais de la rendre plus utile ». L’IFC avance ses propres résultats. Son ratio de mobilisation en Afrique serait passé de 0,6 à 1,5, pour un objectif de 5, et 35 % de ses prêts seraient libellés en monnaie locale, selon Sikafinance. La BAD injecte 125 millions de dollars supplémentaires dans l’assureur panafricain ATIDI, portant sa participation de 3 % à 14 %, avec un effet de levier annoncé « jusqu’à dix ». Partager le risque, garantir, recycler l’épargne : le répertoire est connu, et il fonctionne à la marge. BusinessDay et Sikafinance présentent ces chiffres sans en détailler la méthode, ce qui invite à la prudence sur leur portée exacte.
C’est précisément cette marge qui pose problème. Le 4 novembre, Financial Afrik titrait sur une garantie de 10 millions de dollars apportée par Proparco et l’Union européenne à Ecobank en République démocratique du Congo. L’instrument peut être utile. Son échelle rappelle pourtant l’écart avec les 400 milliards invoqués à la tribune. Tant que le crédit à l’économie restera moins rémunérateur et plus risqué que le reste du bilan, aucune architecture ne suffira à déplacer durablement les 70 % d’actifs qui ne sont pas des prêts. Le déficit d’architecture de Sidi Ould Tah a le mérite de la clarté, il a aussi celui d’épargner les conseils d’administration. La question des incitations, elle, n’a pas trouvé d’avocat à la hauteur du sujet dans les comptes rendus disponibles.
L’Angola offre à ce débat une vitrine flatteuse et une mise en garde. Vera Daves de Sousa, ministre des Finances, a défendu mardi la stabilité macroéconomique et le recours aux partenariats public-privé et au marché des capitaux pour financer routes, rail et énergie : « Nous, gouvernements des pays africains, devons être en mesure d’inspirer confiance aux investisseurs », a-t-elle déclaré, selon l’agence ANGOP. Le pays affiche des résultats à l’appui : dette publique ramenée de 115,9 % du PIB en 2020 à 51,2 % en 2026, inflation retombée de 31,09 % en juillet 2024 à 8,43 % en septembre, d’après Sikafinance. La banque centrale, que dirige Manuel António Tiago Dias, attend une croissance de 6,15 % cette année, et le secteur non pétrolier pèserait désormais plus de 80 % du PIB. La Bourse angolaise, BODIVA, a vu sa capitalisation bondir de 202 %, à près de 4,3 milliards de dollars, portée par les introductions de BFA et d’Unitel, cette dernière à 321 millions de dollars. Le portefeuille de l’IFC dans le pays a dépassé le milliard de dollars.
Mais les banques angolaises reproduisent le schéma continental en miniature. Leurs profits ont atteint un record de 1,08 milliard de dollars, en hausse de 23 %, pour 28,2 milliards d’actifs, rapporte Sikafinance. Une banque qui gagne autant n’a aucune raison spontanée de prendre le risque d’une exploitation agricole de Huambo ou d’une petite entreprise de Benguela. La ministre le sait, qui mise sur la numérisation de l’administration pour élargir l’assiette fiscale et sur les marchés plutôt que sur le seul guichet bancaire. Le pari reste entier : une Bourse dont la capitalisation avoisine 4,3 milliards de dollars ne remplace pas un système bancaire, et deux grandes introductions ne font pas un marché profond.
Le baromètre Deloitte présenté à Luanda donne la mesure de ce décalage. La confiance des dirigeants atteint 8 sur 10, mais 69 % des répondants jugent trop lente la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine et seuls 11 % sont raccordés au système panafricain de paiement PAPSS. Des banquiers confiants, une intégration qui piétine : voilà l’état réel du « Making Capital Count » choisi pour thème. Le prochain AFIS ne se jugera pas à son affluence. Un seul indicateur vaudra tous les discours : la part des prêts dans les bilans. Si elle dépasse encore à peine 30 % dans deux ans, Luanda n’aura été qu’une belle réunion d’actionnaires satisfaits.