3 novembre 2026
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Analyse Économie

Gabon : la fin des subventions aux carburants à l’épreuve d’un budget épuisé

Au Gabon, une grille signée annonce l’essence à 735 francs CFA depuis le 1er novembre, quand le cabinet du ministre du Pétrole parle d’un simple document qui a fuité. Derrière cette cacophonie sur les prix des carburants, Libreville n’assume pas encore la fin d’une subvention devenue intenable.

3 novembre 2026 • 4 min 847 mots
Gabon : la fin des subventions aux carburants à l’épreuve d’un budget épuisé
Gabon

Samedi 31 octobre, à la mi-journée, Gabon Media Time publie ce que les automobilistes de Libreville redoutaient : une grille pour le mois de novembre, signée de Thibault Gaël Idoumi, président de la Commission nationale des prix des produits pétroliers (CNPPP). Au Gabon, l’essence passerait de 595 à 735 francs CFA le litre, le gasoil de 575 à 705 francs, soit des hausses de 23,5 % et de 22,6 %. Le plein de quarante litres d’essence grimperait de 23 800 à 29 400 francs. Le pétrole lampant et la bouteille de butane de 12,5 kilos ne bougent pas. Dimanche, LSI Africa écrit que le pays applique le nouveau barème. Lundi, Gabonreview affirme l’inverse : les pompes afficheraient toujours les anciens tarifs.

La réplique vient d’une source du cabinet du ministre du Pétrole et du Gaz, citée par ce dernier site : « Il n’y a rien d’officiel. Ce document a fuité de chez les marqueteurs. » La même source ajoute que la CNPPP « est une équipe technique » et qu’aucun ministre n’a signé. À l’heure où cet article est bouclé, aucune décision gouvernementale publiée n’a tranché, et la presse gabonaise reste divisée, Koaci et Direct Infos Gabon tenant la hausse pour acquise. Un prix à la pompe est pourtant l’une des rares décisions publiques que n’importe quel citoyen peut vérifier en quelques minutes. Que l’État laisse planer le doute sur ce point en dit plus long que le barème lui-même.

Le fond du dossier, lui, ne prête guère à discussion. Le communiqué du Conseil des ministres du 8 octobre a chiffré la charge : 30 milliards de francs CFA pour le seul mois de septembre 2026, « sous l’effet de la crise au Moyen-Orient », contre 7 à 9 milliards mensuels avant la guerre en Ukraine, puis 15 milliards. Le président Brice Clotaire Oligui Nguema y invitait son gouvernement à réfléchir aux moyens d’« alléger, voire de supprimer à terme » cette dépense.

La comparaison avec le budget est cruelle. La loi de finances 2026, selon Sikafinance à l’automne 2025, ramenait les compensations de prix de 184,7 à 125,5 milliards de francs. Au rythme de septembre, cette enveloppe ne tient guère plus de quatre mois ; Direct Infos Gabon, sans détailler son calcul, parle même de moins de deux mois.

Ce déséquilibre s’est vu dans les files d’attente. Début octobre, le Grand Libreville a connu restrictions de vente et longues attentes, avant l’arrivée à Owendo, le 4 octobre, du navire Savanan et de ses quelque 30 000 mètres cubes, rapporte Sikafinance. Le même média, s’appuyant sur des données de novembre 2025, évalue l’autonomie du dépôt d’Owendo à environ seize jours. Le chef de l’État a dénoncé « la revente illicite de carburant à des prix exorbitants » et fixé trois chantiers : la modernisation de la Société gabonaise de raffinage (Sogara), le renforcement des stocks de sécurité, des études pour une nouvelle raffinerie. Ce programme coûtera cher, et il faudra le financer alors que chaque mois de subvention engloutit des dizaines de milliards.

Les partisans de la vérité des prix ont un argument solide : une subvention généralisée profite d’abord à ceux qui consomment le plus, et le communiqué d’octobre lui-même reconnaît que les contraintes extérieures n’expliquent pas tout. Mais le gasoil ne se limite pas au réservoir des particuliers. Il alimente taxis et camions de fret, donc le prix de tout ce qui se transporte. Fin octobre 2025, déjà, le syndicat des transporteurs urbains de Libreville redoutait, selon Sikafinance, une hausse de 10 à 15 % de ses coûts d’exploitation en cas de retrait des aides. Les industriels s’inquiétaient d’un effet en cascade, près de 60 % de l’électricité provenant alors de centrales thermiques au fioul. Or aucun des comptes rendus consultés ne mentionne de mesure d’accompagnement, et la note de la CNPPP, relève Infos Gabon, ne détaille même pas les motifs de l’augmentation.

Le flou n’a rien d’un simple défaut de communication. Deux lectures s’offrent, l’une et l’autre fâcheuses. Dans la première, le barème a bien circulé comme un ballon d’essai : une commission technique avance, l’opinion réagit, l’exécutif garde les mains libres, sans engager la signature d’un président qui dirige lui-même le gouvernement. Cette hypothèse reste une analyse, aucune source ne l’étaye à ce stade. Dans la seconde, des distributeurs appliquent une grille que la tutelle ne reconnaît pas, et c’est alors l’autorité de l’État sur un prix administré qui se trouve écornée. Gabon Media Time rappelle que la CNPPP s’appuie sur un décret du 21 mai 2015. Le cabinet ministériel, lui, répond que s’il y a augmentation, le gouvernement l’annoncera.

Il lui reste donc à le faire, ou à démentir clairement. Une sortie existe : publier une décision, un calendrier et une liste de bénéficiaires, puis assumer une baisse par étapes de l’effort public, conforme à la réflexion ouverte le 8 octobre. Les ménages peuvent comprendre qu’une facture de 30 milliards par mois ne durera pas. Ils comprendront moins qu’on la leur présente par fuite interposée, un week-end, sans signature politique. Le prochain test sera simple : le prix affiché dans les stations de Libreville à la mi-novembre, et le nom de celui qui en répondra. Chaque jour de silence laisse aux pompistes et aux revendeurs le soin de fixer seuls la vérité des prix. En octobre, Libreville a déjà vu ce que donne cette liberté-là, à prix exorbitant.

Par Éliane Moukoko