Jeudi 8 octobre 2026, Journée de la diplomatie en Algérie, Ahmed Attaf a parlé du Sahara occidental comme on rédige un cahier des charges. Le ministre des Affaires étrangères a énuméré quatre exigences pour un règlement définitif : une solution qui « mette fin au conflit », qui « rende justice au peuple du Sahara occidental », qui « préserve la crédibilité des Nations unies » et qui « renforce la sécurité, la stabilité et l’intégration de la région », rapporte le site TSA. Il a dénoncé « les tentatives visant à détourner la question du Sahara occidental de son essence », c’est-à-dire, pour Alger, d’une affaire de décolonisation, et mis en garde contre « toute tentative de contourner la légalité internationale et la doctrine des Nations unies en matière de décolonisation ». Le calendrier donne au propos sa portée : le 31 octobre, le Conseil de sécurité doit décider du sort de la Minurso, la mission de l’ONU sur place, et ses consultations à huis clos ont commencé le 7 octobre, selon Morocco World News. Washington, craint TSA, pourrait tenter d’y imposer le plan d’autonomie marocain comme seule solution.
Le décor a changé en un an. Le 31 octobre 2025, la résolution 2797 a prorogé la mission et fait de la proposition d’autonomie marocaine la base des négociations, en jugeant qu’une autonomie véritable pouvait constituer une issue réaliste, selon le Security Council Report. Le texte avait été adopté par onze voix, sans opposition, avec trois abstentions ; l’Algérie n’avait pas participé au vote, rappelle The Rio Times. Les États-Unis, qui reconnaissent la souveraineté marocaine depuis décembre 2020, tiennent la plume au Conseil. La France voit dans l’autonomie la seule base d’une solution politique, le Royaume-Uni la plus crédible.
Surtout, l’Algérie s’est assise à la table. D’après le rapport du secrétaire général António Guterres daté du 1er octobre, dont Morocco World News a publié des extraits le 5 octobre, Ahmed Attaf a participé en personne aux trois sessions directes de 2026 : à Washington les 18 et 19 janvier, à Madrid les 8 et 9 février, de nouveau à Washington les 23 et 24 février. Face à lui siégeaient Nasser Bourita pour le Maroc, Mohamed Salem Ould Merzoug pour la Mauritanie et un représentant du Front Polisario. L’envoyé personnel Staffan de Mistura et l’ambassadeur américain à l’ONU, Michael Waltz, coprésidaient, avec l’appui de Massad Boulos, conseiller du président américain pour l’Afrique. Les quatre parties ne s’étaient plus retrouvées ainsi depuis les tables rondes de Genève, en 2019.
Voilà le paradoxe. En négociant directement avec Rabat, sous parrainage américain et dans un cadre centré sur l’autonomie, Alger a accepté un format que son discours continue de contester. Le propos du 8 octobre sert à reprendre d’une main ce qui a été concédé de l’autre : participer, oui, mais sans valider le cadre. Les quatre conditions d’Ahmed Attaf sont rédigées pour qu’aucune ne contredise frontalement la résolution 2797, et pour qu’aucune ne puisse être satisfaite par la seule autonomie. Rendre justice au peuple sahraoui, préserver la crédibilité des Nations unies : dans le vocabulaire algérien, ces formules renvoient au référendum d’autodétermination que la Minurso avait été créée pour organiser, en 1991, et qui n’a jamais eu lieu.
Le rapport d’António Guterres montre d’ailleurs où se loge le blocage. Les coprésidents ont choisi de traiter séparément, avec chaque partie, l’autodétermination et la souveraineté, que le document range parmi les éléments les plus controversés. Les équipes onusienne et américaine ont rédigé un projet d’accord-cadre préliminaire autour d’un conseil de transition, chargé de gérer la période intermédiaire et de négocier les détails d’une solution. Staffan de Mistura en a produit une version révisée après ses consultations bilatérales, à Tindouf avec le Polisario les 7 et 8 juin, où il a rencontré son secrétaire général, Brahim Ghali, à Alger avec Ahmed Attaf le 15 juin, puis à Nouakchott avec le président mauritanien, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, le 18 juin. Le secrétaire général s’inquiète d’un déficit de confiance entre les parties et recommande de prolonger la Minurso jusqu’au 31 octobre 2027.
Le rapport de forces, lui, ne joue pas en faveur d’Alger. Au Conseil, Bahreïn, la RDC et le Libéria soutiennent la souveraineté marocaine, la Colombie l’a reconnue en août 2026, le Danemark et la Grèce jugent le plan d’autonomie crédible, selon le Security Council Report. Seul le Pakistan, qui s’était abstenu sur la résolution 2797, met l’accent sur l’autodétermination ; la Somalie se contente d’appeler à des négociations directes. L’Union européenne a entrepris en 2026 d’appliquer aux exportations du territoire le régime commercial marocain. L’Algérie ne siège plus au Conseil de sécurité et ne tient donc aucun stylo. Il lui reste la parole, et la liberté de ne rien signer.
D’où la nature du discours d’Ahmed Attaf : non pas une offensive, mais une prise de date. Le ministre a d’ailleurs rappelé l’engagement pris par l’Algérie au début de 2026 de « contribuer à l’élaboration d’une solution politique durable et juste », formule de bonne volonté qui lui laisse le choix des moyens. En fixant quatre critères, Alger se dote de la grille qui lui permettra, le 31 octobre ou plus tard, de juger insuffisant tout texte faisant de l’autonomie l’unique issue, sans claquer la porte des négociations. La question n’est plus de savoir si le Conseil de sécurité consacrera la proposition marocaine ; il l’a largement fait. Elle est de savoir combien de temps un règlement peut tenir sans l’aval du voisin qui abrite, à Tindouf, les réfugiés sahraouis et la direction du Polisario. Washington parie sur l’usure. Alger, sur la durée.