Dimanche 25 octobre, à huis clos, les deux chambres du Parlement algérien ont donné à Abdelmadjid Tebboune ce qu’il était venu chercher : l’autorisation d’envoyer des unités de l’Armée nationale populaire (ANP) au Niger. Au Conseil de la nation, présidé par Azouz Nasri, le vote a été unanime, 148 voix sur 148, quand la Constitution en exigeait 116. L’Assemblée populaire nationale, que dirige Khalida Boufedeche, a suivi dans la journée. Pour défendre le texte devant les élus, le chef de l’État avait dépêché son ministre d’État chargé des Affaires étrangères, Ahmed Attaf.
La séquence a été menée au pas de charge. Le 21 octobre, le chef d’état-major de l’ANP, le général d’armée Saïd Chanegriha, et le ministre d’État nigérien chargé de la Défense nationale, le général Salifou Mody, signaient à Alger un protocole de coopération militaire. Le lendemain, la présidence adressait sa notification au Parlement, en application de l’article 91 de la Constitution révisée en 2020, qui soumet tout envoi de troupes à l’étranger à l’approbation des deux tiers de chaque chambre. Trois jours plus tard, l’affaire était entendue.
La portée du geste dépasse de loin son volume, encore inconnu. Ni les effectifs, ni la durée, ni le lieu exact du déploiement n’ont été rendus publics. L’ancien diplomate Amar Belani évoque la base de Madama, dans le nord du Niger, près de la frontière libyenne, sans confirmation officielle. Mais le symbole est considérable : selon la presse algérienne, la dernière participation de l’armée à un conflit hors de ses frontières remonte à la guerre israélo-arabe de 1973. Pendant cinq décennies, la non-ingérence a servi de colonne vertébrale à la diplomatie d’Alger, qui préférait la médiation au déploiement de soldats.
Ce dogme s’était pourtant fissuré dès 2020. L’article 31 de la Constitution révisée autorise désormais la participation à des opérations de maintien de la paix sous l’égide des Nations unies, de l’Union africaine ou de la Ligue arabe. Le cas nigérien va plus loin : il s’agit d’un accord bilatéral, conclu à la demande de Niamey, avec un partenaire dirigé par une junte. Le protocole du 21 octobre prévoit, selon la presse algérienne, un échange d’expériences dans la lutte antiterroriste, la surveillance des frontières et un appui au renforcement des capacités opérationnelles de l’armée nigérienne.
Pour Niamey, l’enjeu est tout aussi concret. Depuis le coup d’État de juillet 2023, le pouvoir militaire nigérien a rompu avec la France et les États-Unis, dont les soldats ont quitté le pays, et cherche des partenaires capables de combler le vide sans lui dicter de conditions. Le général Salifou Mody a d’ailleurs été reçu par Abdelmadjid Tebboune lors de sa visite à Alger. Un voisin non aligné, sans passé colonial dans la région, offre à la junte une caution que ni Moscou ni Ankara ne peuvent lui apporter : celle de la proximité.
Les élus n’ont guère fait mystère de l’autre motivation. Selon le site Algérie Éco, plusieurs parlementaires ont invoqué la protection des intérêts énergétiques du pays. Sonatrach participe, aux côtés de la société nigérienne Sonidep, au champ pétrolier de Kafra, dans le nord du Niger, et les deux pays portent le projet de gazoduc transsaharien censé relier le Nigeria à la Méditerranée. Début octobre, Abdelmadjid Tebboune affirmait déjà que l’Algérie avait des intérêts et des accords pétroliers et miniers au Niger, et qu’elle était « en mesure de défendre » ses amis et ses intérêts communs.
Le vote couronne un rapprochement spectaculaire. En avril 2025, la destruction par l’armée algérienne d’un drone malien près de la frontière avait conduit les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), Niger compris, à rappeler leurs ambassadeurs. Il a fallu attendre février 2026 et la visite à Alger du général Abdourahamane Tiani, toujours à la tête du Niger, pour solder la crise. Depuis, les gestes se sont multipliés : quatre hélicoptères militaires remis à l’armée nigérienne le 9 août, puis, fin août, quatre chasseurs Soukhoï Su-30 envoyés en soutien après ce que la presse algérienne décrit comme une tentative de déstabilisation à Niamey.
Ce retour en force comporte pourtant des angles morts. Le premier est malien. La crise du drone fut d’abord une crise entre Alger et Bamako, et un dispositif algérien installé chez son allié nigérien pourrait être lu, au sein de l’AES, comme une ingérence de voisinage plus que comme un appui fraternel. Le deuxième tient à la menace elle-même. Le 18 octobre, plus de quarante civils ont été tués dans la région malienne de Ménaka, frontalière du Niger, lors d’attaques attribuées à l’État islamique au Sahel. Une armée habituée à verrouiller ses propres frontières découvrirait alors un théâtre où les groupes djihadistes se jouent des lignes de démarcation.
Le troisième angle mort est politique. En liant aussi ouvertement le déploiement à la sécurité de Sonatrach, Alger s’expose au reproche qu’elle adresse volontiers aux anciennes puissances coloniales : protéger des gisements plutôt que des populations. La rhétorique de la souveraineté, chère aux dirigeants de Niamey, pourrait s’accommoder difficilement de soldats étrangers adossés à des intérêts pétroliers, fussent-ils algériens et voisins.
Reste ce que ce vote dit de l’ambition régionale d’Alger. Longtemps spectatrice du basculement sahélien, l’Algérie avait vu la Russie, la Turquie et le Maroc avancer leurs pions auprès des juntes. Je choisit désormais la présence militaire plutôt que la seule médiation. Tout dépendra de la suite : un contingent discret, cantonné à la formation et à la protection de sites pétroliers, renforcerait sa crédibilité sans l’engager durablement. Une implication dans les combats ferait au contraire de l’ANP un acteur direct d’une guerre dont personne, à Niamey comme à Bamako, ne voit encore l’issue.