Samedi 31 octobre, dans un amphithéâtre de l’Université américaine du Caire, la Fondation Mo Ibrahim a dévoilé l’édition 2026 de son Indice de la gouvernance africaine (IIAG), qui mesure l’évolution des 54 pays du continent de 2016 à 2025 à partir de 96 indicateurs. Le chiffre d’ensemble paraît rassurant : la moyenne continentale passe de 49,3 à 50,1 points sur 100. Mais la répartition l’est beaucoup moins. Trente pays progressent, vingt-trois reculent, un stagne, et les pays en recul abritent plus de la moitié de la population africaine, du Nigeria à l’Afrique du Sud en passant par la République démocratique du Congo. La moyenne masque une fracture.
L’IIAG s’est imposé depuis 2007 comme la référence statistique sur la gouvernance du continent, précisément parce qu’il ne se limite pas aux élections. Il agrège quatre grandes catégories : sécurité et État de droit, participation et droits, fondements des opportunités économiques, développement humain. La lecture par catégorie livre le véritable message du rapport. Les fondements économiques gagnent 3,7 points en dix ans et le développement humain 2,5 points, portés par les infrastructures, qui progressent dans 52 pays sur 54, et par la santé. À l’inverse, la sécurité et l’État de droit perdent 1,7 point, et la participation, les droits et l’inclusion reculent d’un point, un recul qui s’accélère depuis 2022.
Le premier enseignement est celui d’un découplage. Selon la Fondation, 25 pays ont amélioré leurs bases économiques tout en voyant leur sécurité se dégrader, et seuls 20 pays, rassemblant 22 % de la population, ont progressé sur les deux tableaux. Autrement dit, l’Afrique construit des routes, raccorde ses citoyens à l’électricité et à l’internet, soigne mieux, tout en restreignant l’espace civique et en peinant à garantir la sécurité des personnes. « Il reste qu’un tel compromis n’est pas viable à long terme », avertit Mo Ibrahim dans le communiqué accompagnant la publication. Dans un entretien accordé à RFI, la directrice exécutive de la Fondation, Nathalie Delapalme, a jugé la situation non soutenable.
Le deuxième enseignement concerne le Sahel, et il est sans appel. Le Burkina Faso enregistre la plus forte dégradation du continent, avec une chute de 6,9 points en dix ans, et perd treize places pour se retrouver 26e. Le Mali recule de 2,4 points, le Niger de 2,1, la Guinée de 2,0. Selon l’AFP, sept des dix pays qui reculent le plus ont connu au moins un coup d’État au cours de la décennie. Le message de la Fondation aux juntes est clair : la promesse de restaurer la sécurité en échange de la suspension des libertés ne se vérifie pas dans les chiffres. Nathalie Delapalme l’a résumé sur RFI en refusant d’associer coup d’État et bonne gouvernance.
Le troisième enseignement est géographique et il redessine la hiérarchie de l’Afrique du Nord et de l’Ouest. Le Maroc gagne 6,4 points et huit places pour entrer pour la première fois dans le top 10, à égalité avec le Sénégal au 7e rang, avec 63,6 points. La Tunisie, sixième en 2019, perd 3 points, glisse au 11e rang et quitte le top 10. La Côte d’Ivoire progresse de 4 points et atteint la 17e place. Le sommet du classement reste occupé par les Seychelles, Maurice, le Cap-Vert et le Botswana, de petites démocraties insulaires ou peu peuplées. En bas, le Soudan du Sud, la Somalie et le Soudan ferment la marche, tandis que la RDC se classe 48e.
Le cas du Nigeria mérite une attention particulière. Le pays le plus peuplé du continent, qui représente 15,3 % de la population africaine, perd 5,2 points et onze places, pour tomber au 38e rang. C’est aussi l’un des deux seuls pays, avec la Gambie, où les infrastructures ne progressent pas. À trois mois de son élection présidentielle, ce recul pèse lourd dans la moyenne continentale. Le Ghana, 9e, recule légèrement, tandis que l’Afrique du Sud, 5e, voit sa dégradation s’accélérer. La leçon est que les géants économiques ne tirent plus le continent vers le haut en matière de gouvernance.
Ces résultats arrivent dans un contexte international qui les rend plus pressants. La fin de l’USAID et la baisse de l’aide occidentale privent de nombreux États de financements pour la santé et l’éducation, précisément les domaines où le continent progresse. Mo Ibrahim a appelé dans son entretien à l’AFP l’Afrique à compter davantage sur elle-même, et a dénoncé la montée des hommes forts. Aucun lauréat de son prix pour le leadership d’excellence n’a été annoncé cette année ; le dernier, le Nigérien Mahamadou Issoufou, remonte à 2020, et le prix n’avait pas été décerné de 2021 à 2024.
Le paradoxe que met en lumière l’Indice Ibrahim 2026 n’a rien d’abstrait. Une croissance qui s’appuie sur des infrastructures sans institutions solides reste vulnérable à la prochaine crise sécuritaire, au prochain coup de force, à la prochaine fuite de capitaux. Le Maroc, le Sénégal et la Côte d’Ivoire démontrent qu’il est possible de progresser à la fois sur l’économie et sur la gouvernance. Le Burkina Faso et le Nigeria montrent ce qu’il en coûte de laisser l’une sans l’autre. Le chiffre qui devrait inquiéter les capitales africaines n’est pas la moyenne de 50,1 points, mais cette majorité d’Africains qui vit désormais dans un pays où la gouvernance recule.