1 novembre 2026
Sans publicité
Analyse Politique

Nigeria : 103 millions d’électeurs inscrits, l’INEC face au défi de la participation

Devant une mission préélectorale de la CEDEAO, l’INEC a affirmé que le fichier électoral du Nigeria dépasse 103 millions d’inscrits pour les élections générales de janvier 2027. Un record. Mais en 2023, moins de trois électeurs sur dix avaient voté. Le vrai test de Bola Tinubu et de ses adversaires sera la participation.

1 novembre 2026 • 4 min 862 mots
Nigeria : 103 millions d’électeurs inscrits, l’INEC face au défi de la participation
Nigeria

Vendredi 30 octobre, au siège de la Commission électorale nationale indépendante (INEC) à Abuja, son président, le professeur Joash Amupitan, recevait la mission préélectorale d’établissement des faits de la CEDEAO, conduite par l’ancien vice-président sierra-léonais Victor Bockarie Foh. Le message était double. Le fichier électoral national dépasse désormais 103 millions d’inscrits. Et l’arbitre se veut neutre : « Sous ma direction, l’INEC n’a ni candidat ni parti politique », a déclaré Joash Amupitan en anglais, selon PRNigeria et Naija News. À onze semaines de la présidentielle du 16 janvier 2027, la première puissance démographique d’Afrique de l’Ouest affiche un corps électoral record. Sa légitimité, elle, se jouera sur un autre chiffre.

Le chiffre précis provient du fichier préliminaire publié le 6 octobre : 103 428 715 électeurs, obtenus après trois phases de recensement continu et un nettoyage biométrique des doublons. Lagos arrive en tête avec près de 7,5 millions d’inscrits, devant Kano, environ 6,6 millions, et Kaduna, 4,7 millions. La comparaison avec 2023 est parlante : le fichier comptait alors environ 93,5 millions d’électeurs, soit une hausse d’une dizaine de millions en un cycle. Le calendrier a été avancé en février 2026 : la présidentielle et les législatives fédérales auront lieu le 16 janvier, les élections des gouverneurs et des assemblées d’État le 6 février. Selon l’INEC, neuf des quatorze étapes légales du calendrier sont déjà accomplies.

Le premier défi est logistique et il est colossal. La commission doit organiser le scrutin dans 36 États et le territoire de la capitale fédérale, 774 collectivités locales, 8 809 circonscriptions d’enregistrement et 176 846 bureaux de vote. La distribution des cartes d’électeur permanentes a commencé le 9 octobre, sans que l’INEC ait publié de taux de retrait. L’outil central reste le BVAS, le terminal d’accréditation biométrique, couplé au portail IReV de publication des résultats. La nouvelle loi électorale promulguée le 18 février 2026 rend désormais obligatoire la transmission électronique des résultats vers ce portail et punit de prison l’agent qui l’entraverait. C’est une réponse directe aux contestations de 2023, quand les retards de mise en ligne avaient nourri des soupçons de manipulation.

Le deuxième défi est politique, et la présence de la CEDEAO lui donne une résonance régionale. La mission de Victor Bockarie Foh agit au titre du protocole communautaire sur la démocratie et la bonne gouvernance et doit consulter les partis, le gouvernement, la société civile et les forces de sécurité. Pour l’organisation, présidée depuis le 31 août par le général sénégalais Birame Diop à la tête de sa Commission, un scrutin nigérian crédible est vital. Après les retraits du Mali, du Burkina Faso et du Niger, partis fonder l’Alliance des États du Sahel, la CEDEAO a besoin de démontrer que son modèle électoral fonctionne chez son membre le plus puissant. Un contentieux massif à Abuja affaiblirait son discours face aux régimes militaires.

Le paysage partisan, lui, reste fragmenté. Le président Bola Tinubu, candidat du Congrès des progressistes (APC) avec Kashim Shettima, a lancé sa campagne de réélection le 24 octobre au stade de Kaduna. Face à lui, Peter Obi porte les couleurs du Nigeria Democratic Congress, avec Rabiu Musa Kwankwaso comme colistier, tandis qu’Atiku Abubakar est candidat de l’African Democratic Congress. La grande coalition d’opposition annoncée n’a pas vu le jour : le directeur de campagne du NDC assure désormais que l’union peut se faire sans Atiku. L’INEC recense dix-huit candidats à la présidentielle. Cette dispersion favorise mécaniquement le sortant, dans un système où le vainqueur doit obtenir la majorité relative et au moins un quart des voix dans deux tiers des États.

C’est ici que le chiffre de 103 millions doit être relativisé. En 2023, avec environ 25 millions de suffrages exprimés, la participation avait plafonné autour de 27 %, l’une des plus faibles du continent pour une présidentielle. Un fichier plus gros n’est donc pas un électorat plus mobilisé. Il peut même devenir un angle d’attaque : plus l’écart entre inscrits et votants est grand, plus les perdants ont matière à contester la sincérité du registre. L’insécurité aggrave le risque. Le 30 octobre, l’armée a annoncé avoir tué 48 combattants de Boko Haram et de l’État islamique en Afrique de l’Ouest après des attaques contre ses bases au Borno et au Yobe, des États où voter relève parfois de l’exploit.

Le contexte économique et sanitaire pèsera aussi. L’inflation a reculé à 14,63 % en septembre selon le Bureau national des statistiques, mais l’inflation alimentaire reste proche de 20 %, ce qui nourrit la colère des électeurs urbains. Et l’apparition, le 20 octobre, d’un premier cas d’Ebola confirmé à Abuja, suivie de l’annonce par le NCDC de deux nouveaux cas suspects dans le Nord-Est, introduit une variable inédite : celle d’une campagne et d’un scrutin à organiser sous menace épidémique. L’INEC n’a pas encore communiqué de protocole sanitaire pour les bureaux de vote.

Au fond, l’annonce du 30 octobre déplace la question. Le Nigeria a démontré sa capacité à inscrire massivement ses citoyens ; il doit maintenant démontrer sa capacité à les faire voter et à faire accepter le résultat. Joash Amupitan a promis une seule allégeance, celle de la loi et de la volonté souveraine des électeurs. Le 16 janvier, cette promesse sera jugée sur trois indicateurs simples : le taux de participation, la vitesse de publication des résultats sur l’IReV et le nombre de recours devant les tribunaux. Si la participation reste sous la barre des 30 %, le record d’inscriptions ressemblera moins à une victoire démocratique qu’à un symptôme de défiance.

Par Kwame Mensah