25 octobre 2026
Sans publicité
Article Politique

Police d’État au Nigeria : ce que la réforme éclair de Tinubu change vraiment

Dix assemblées mardi, vingt-quatre vendredi : au Nigeria, l’amendement créant une police d’État a franchi en trois jours le seuil constitutionnel, à la veille du lancement de la campagne de Bola Tinubu. Réforme attendue face à l’insécurité, elle confie pourtant un outil redoutable à des gouverneurs souvent sans moyens ni contre-pouvoirs éprouvés.

25 octobre 2026 • 4 min 920 mots
Police d’État au Nigeria : ce que la réforme éclair de Tinubu change vraiment
Nigeria

Au Nigeria, la police d’État a trouvé sa majorité au moment exact où Bola Tinubu entrait en campagne. Vendredi 23 octobre, à Abuja, son chef de cabinet Femi Gbajabiamila a annoncé que 24 des 36 assemblées d’États avaient approuvé l’amendement constitutionnel qui la crée, soit le seuil des deux tiers exigé par la Constitution de 1999. Le mardi précédent, selon Daily Trust, elles n’étaient que dix. Le lendemain, à Kaduna, le président lançait la campagne de l’All Progressives Congress (APC) en appelant les électeurs à se mobiliser massivement le 16 janvier 2027 pour lui accorder un second mandat. La réforme la plus attendue du pays a franchi l’obstacle en trois jours. Cette vitesse en dit long sur l’usage politique qu’on entend en faire.

Que prévoit l’amendement constitutionnel sur la police d’État au Nigeria ?

Depuis 1999, la Loi fondamentale réserve la police à l’échelon fédéral : son article 214 institue une force unique, la Nigeria Police Force, et interdit d’en créer une autre. Les gouverneurs, réputés responsables de la sécurité de leur État, n’ont autorité sur aucun policier. Le projet présidentiel, baptisé Constitution (Sixth Alteration) Bill 2026, renverse ce principe. Adopté le 24 juin par le Sénat, à main levée après une panne du vote électronique, puis le 23 juillet par la Chambre des représentants, il a été transmis aux États le 16 septembre. Il instaure deux étages : un Service fédéral de police garde le terrorisme, la cybercriminalité, les crimes entre États et le trafic d’armes ; des polices d’État prennent en charge la sécurité publique sur leur territoire.

Pourquoi 24 assemblées d’États ont-elles voté la réforme en quelques jours ?

L’unanimité apparente tient d’abord à l’arithmétique du pouvoir. En mars, le quotidien nigérian The Guardian recensait 31 gouverneurs APC sur 36 et une majorité des deux tiers dans les deux chambres du Parlement fédéral. Mais le texte séduit au-delà du parti présidentiel : l’assemblée d’Oyo, l’État de Seyi Makinde, candidat de l’APM face à Tinubu, figure parmi les dix premières à l’avoir voté. Ce n’est pas la réforme d’un camp, c’est celle des gouverneurs, qui obtiennent enfin l’instrument qu’ils réclamaient.

Les absents sont plus parlants. Lagos, fief historique de Tinubu, attendait la fin de ses vacances parlementaires. À Kano, le chef de la majorité Lawan Hussaini a prévenu que les élus ne se précipiteraient pas, Katsina a renvoyé le texte en commission et Borno ne l’avait pas encore examiné en première lecture, selon Daily Trust. Borno, épicentre de l’insurrection jihadiste, et Katsina, ravagé par le banditisme, sont ainsi parmi les derniers à se prononcer.

Qui financera les polices d’État nigérianes ?

L’autre obstacle est financier, et il est vertigineux. Début octobre, à Ibadan, le gouverneur de l’État d’Ogun, Dapo Abiodun, chargé du dossier au Forum des gouverneurs, a chiffré le besoin à 554 353 agents supplémentaires, soit près de 185 000 recrues par an pendant trois ans. Il a aussi livré le chiffre qui fâche : Lagos, Rivers, le territoire de la capitale fédérale, Ogun et Enugu concentrent 61,6 % des recettes propres des entités fédérées, et les trois quarts des États se situent sous la moyenne nationale de 13 600 nairas par habitant, une dizaine de dollars.

Abiodun propose un fonds constitutionnel de démarrage. Autrement dit, la police locale des États pauvres sera financée par Abuja ou ne sera pas. Dès juin, un ancien commissaire de police, Balarabe Sule, prévenait qu’un agent mal payé deviendrait la proie de la corruption et du gouverneur qui le rémunère.

Quels garde-fous contre l’usage politique de la police par les gouverneurs ?

Le texte n’ignore pas le risque politique. Son article 215(7) interdit toute directive visant à arrêter des opposants ou à réprimer une activité politique légale. Le commissaire de police d’un État sera nommé par le gouverneur, confirmé par l’assemblée locale et révocable seulement pour motif établi. Mais le verrou ultime est fédéral : en cas d’effondrement de l’ordre public ou d’usage avéré de la police à des fins d’intimidation électorale, le président peut prendre par écrit le commandement d’une police d’État, à charge de le notifier sous 48 heures, sous le contrôle du Sénat et des juges. Le garde-fou contre les gouverneurs est donc le chef de l’exécutif fédéral, lui-même candidat.

Fin août, le directeur général de l’Institut national d’études législatives et démocratiques (NILDS), Abubakar Sulaiman, doutait de la maturité politique des gouverneurs, rappelant qu’ils avaient contourné l’arrêt de la Cour suprême sur l’autonomie financière des collectivités locales. Ce scepticisme ne doit pas masquer l’urgence. Selon le bulletin Security Watch de la fondation Stefanos, publié le 23 octobre, 62 attaques ont fait au moins 266 morts entre le 1er et le 16 octobre, dont trois embuscades au Zamfara. Face à des bandes qui connaissent chaque piste, une force projetée depuis Abuja arrive tard et repart vite. « Security is intrinsically local », martèle Abiodun : la sécurité est par essence locale. L’argument est solide, et la police d’État répond à l’échec réel d’un modèle centralisé. Encore faut-il qu’elle naisse comme un service public, et non comme une garde prétorienne.

Quand les premières polices d’État pourraient-elles être opérationnelles ?

Le calendrier, enfin, désamorce le fantasme comme la promesse. L’Assemblée nationale doit encore vérifier les résolutions des États, dont celle de l’Adamawa, qui a rejeté deux des 26 articles. Le projet de loi nationale sur la police et ses 29 textes d’accompagnement sont attendus du ministère de la Justice d’ici au 30 octobre. Viendront ensuite 36 lois locales, la certification de chaque force, le recrutement et le financement. Il est hautement improbable qu’une seule police d’État patrouille le 16 janvier. Les Nigérians voteront sur une promesse ; l’essentiel se jouera après le scrutin, quand les 36 polices naîtront sous le regard des citoyens ou sous la coupe des gouverneurs. Tinubu tient son trophée. Le pays attend encore sa police.

Par Kwame Mensah