Siège de l’OPEP à Vienne, en Autriche.

Le 1er mai, les Émirats arabes unis ont quitté l’OPEP. Trois jours plus tard, à Vienne, sept pays ont relevé leurs quotas pour juin sans évoquer le départ. Pour les six africains du cartel, Riyad reste seul arbitre, et Alger, Abuja, Tripoli devront négocier sans tampon. Le silence vaut signal.

Le dimanche 3 mai 2026, en fin de matinée à Vienne, le secrétaire général de l’OPEP, Haitham al-Ghais, a ouvert une réunion virtuelle des huit voluntary producers du Joint Ministerial Monitoring Committee. Autour de la table virtuelle, l’Arabie saoudite, la Russie, l’Irak, le Koweït, le Kazakhstan, l’Algérie et Oman. Pas d’Émirats. Quarante-cinq minutes plus tard, le communiqué tombait, hausse de 188 000 barils par jour pour le mois de juin, ajustement « ordonné », « réversible si les fondamentaux le justifient ». Pas un mot sur Abou Dhabi. Comme si la sortie du membre fondateur du 1er mai, deuxième producteur du Golfe, n’avait pas eu lieu. Ce silence assourdissant, plus encore que l’annonce elle-même, dessine le nouveau cadre dans lequel les six membres africains du cartel devront désormais se tenir.

Annoncé le 28 avril par Suhail al-Mazrouei, le retrait émirati a été présenté à Dubaï comme une affaire de capacité et d’horizon. Les Émirats veulent porter leur production de 3,4 à 5 millions de barils par jour à l’horizon 2027. Les quotas du cartel les en empêchent. La pression iranienne sur le détroit d’Ormuz, qui a fait plonger leurs exportations sous le seuil des trois millions depuis février, leur a fourni l’argument diplomatique. Mais à Riyad, où l’on suit pas à pas chaque mouvement de Washington, l’Atlantic Council a écrit ce que tout le monde pense : le retrait est moins un divorce qu’une déclaration d’allégeance, à l’America First énergétique.

Reste l’addition. L’OPEP, qui comptait douze membres, en a onze. Six d’entre eux sont africains, l’Algérie, le Nigeria, la Libye, le Congo, le Gabon et la Guinée équatoriale. Ensemble, ils produisent autour de 4,2 millions de barils par jour, contre 9,7 pour l’Arabie saoudite. Aucun ne pèse, individuellement, plus de 5 % du total. Mais aucun ne peut, budgétairement, se passer du pétrole. L’Algérie cale son budget 2026 sur 70 dollars le baril, le Nigeria a besoin de 75, la Libye, malgré son chaos politique, vit à 80 % de la rente d’hydrocarbures, et la Guinée équatoriale est devenue, en dix ans, un État dont les recettes pétrolières représentent encore 78 % du budget.

L’histoire récente du cartel, vue d’Afrique, est une longue litanie de réductions. L’Angola a quitté l’OPEP fin 2023, son ministre Diamantino Azevedo l’avait dit sans détour, « nos objectifs ne sont pas ceux du groupe ». Le Gabon, le Congo, la Guinée équatoriale ont vu leurs quotas baissés à plusieurs reprises, sans contrepartie. Et le Nigeria, qui ambitionnait 1,8 million de barils par jour, en produit aujourd’hui 1,4, soit une perte sèche de 1,31 milliard de dollars de recettes au premier trimestre 2026, selon l’Africa Centre for Energy Policy. À cette équation déjà fragile, le départ émirati ajoute une incertitude qui se mesure en points de PIB.

Or le retrait d’Abou Dhabi ne libère pas d’oxygène pour les Six africains. Il les expose. La discipline d’output reposait sur un arrangement non écrit, Riyad et Abou Dhabi tenaient les deux marges, et les producteurs marginaux ajustaient au milieu. Sans la deuxième capacité de réserve mondiale, le prince Abdulaziz bin Salman se retrouve seul à fixer le cap. Or l’Arabie saoudite, dont le programme Vision 2030 exige 90 dollars le baril, n’a aucune raison structurelle de ménager des producteurs africains qui se satisfaisaient d’une zone de tolérance entre 70 et 85.

Les premières réactions africaines témoignent de la gêne. À Abuja, le ministre nigérian du Pétrole, Heineken Lokpobiri, a redit le 2 mai que le pays « reste pleinement engagé dans le mécanisme OPEP+ ». À Alger, Mohamed Arkab a publié un communiqué saluant la « valeur stabilisatrice » du cartel. À Brazzaville, Bruno Itoua a renoncé à commenter. La Libye n’a pas de gouvernement unifié pour parler. Aucune des six capitales n’a évoqué la moindre option de sortie.

Pourtant, la question est posée. Si l’OPEP devient l’instrument exclusif de la politique fiscale saoudienne, à quoi sert-elle pour Alger ou Abuja ? Wood Mackenzie estime, dans une note du 5 mai, que la fragmentation pourrait pousser les producteurs africains à renégocier directement avec leurs acheteurs asiatiques, l’Inde en tête, dont la demande pétrolière progresse de 4 % à un an des élections. Le risque, pour Riyad, est de voir un bloc africain s’organiser hors cartel. Pour les Six, il est inverse, isolés, ils négocieraient pays par pays, sans couverture politique.

Reste un facteur qui pèsera lourd dans les semaines qui viennent, le prix. Le Brent, qui flirtait fin avril avec 78 dollars, a perdu 4 % depuis l’annonce émiratie, à 75 le 5 mai. Goldman Sachs juge plausible un test de la zone des 60 dollars avant juillet, si la guerre Israël Iran reflue et si l’Inde réduit ses achats de précaution. La Banque africaine de développement, dans un brief diffusé le 5 mai, rappelle que l’élasticité budgétaire des six pays africains de l’OPEP au cours du brut tourne autour de 1,3. Une baisse de 10 % du baril ampute de 13 % les recettes publiques. Pour Alger, ce serait près de cinq milliards de dollars en année pleine. Pour Abuja, la moitié de la facture du carburant subventionné.

L’enjeu dépasse la mécanique du marché. Le départ émirati scelle la fin d’un ordre énergétique que l’Afrique productrice avait fini par accepter. Il oblige Alger, Abuja, Tripoli et les capitales d’Afrique centrale à s’inventer un horizon stratégique sans tampon arabe ni contrepoids occidental. Cet horizon existe, en théorie, du côté de l’African Energy Investment Corporation que l’Union africaine voudrait lancer avant fin 2026. En pratique, il manque tout, y compris l’envie de jouer collectif. C’est peut-être l’effet utile du retrait, contraindre les Six à se demander, enfin, ce qu’ils veulent en tirer.