
À Addis-Abeba, le 1er juin approche sans rivaux. Berhanu Nega a quitté la tête d’Ezema, la coalition issue de l’EPRP peine à exister, et le Prosperity Party d’Abiy Ahmed prépare un septième scrutin national qui fonctionnera comme une cérémonie. La question n’est plus celle du résultat, c’est celle de la légitimité que ce résultat conférera.
Le 30 avril 2026, dans une salle ministérielle d’Addis-Abeba, le Conseil électoral national a confirmé, devant un parterre clairsemé de diplomates, le calendrier du scrutin du 1er juin. Le secrétaire exécutif a égrené les chiffres avec la voix neutre du fonctionnaire qui sait qu’on ne le contredira pas, 547 sièges fédéraux, 50 millions d’inscrits, 51 partis homologués. Dans la salle, les représentants d’Ezema, de l’OLF, du Conseil œcuménique tigréen, regardaient leurs feuilles. Trois jours plus tôt, Berhanu Nega, ancien rebelle devenu réformiste, avait quitté la présidence d’Ezema, le seul parti d’opposition à avoir survécu à la guerre du Tigré. Sa lettre, sobre, parlait d’un « cycle qui se termine ». C’est, en réalité, le cycle entier de l’expérience démocratique post-Meles qui se termine.
Le 1er juin sera la septième élection nationale éthiopienne. La précédente, celle de juin 2021, avait offert au Prosperity Party d’Abiy Ahmed 485 sièges sur 502. Cette fois, la mécanique est plus polie encore. Ezema a inscrit 1 258 candidats, dont 299 pour le Parlement fédéral, sur le papier une opposition robuste. Sur le terrain, ses cadres dénoncent les mêmes obstacles depuis dix-huit mois, financements bloqués, locaux fermés sous prétexte sanitaire, réunions interrompues par la police régionale. La nouvelle coalition issue de l’Ethiopian People’s Revolutionary Party, qui ambitionnait de rassembler la diaspora libérale et le centre amharique, peine à boucler ses listes au-delà de la capitale et de Bahir Dar.
À cette atrophie politique répond une mécanique économique que tout le monde, à Washington comme à Pékin, observe avec un intérêt de plus en plus inquiet. Le birr, dévalué de 30 % à l’été 2024 quand la banque centrale a accepté de laisser flotter la monnaie sous condition du FMI, n’a stabilisé l’inflation qu’à 10 %, le seuil le plus bas en une décennie. Le programme Resilient and Sustainable Growth, doté de 3,4 milliards de dollars sur quatre ans, exige des réformes que la guerre civile à bas bruit dans l’Amhara et l’Oromia rend impossibles à appliquer hors de la capitale.
Plus grave, la restructuration de la dette extérieure, lancée en mars 2024 sous l’égide du Common Framework du G20, n’a toujours pas franchi la ligne d’arrivée. Un accord de principe a été trouvé en mars 2025 avec les bilatéraux, Pékin en tête, qui détient un quart de l’encours. Mais les détenteurs privés d’eurobonds, autour d’un milliard de dollars, refusent les termes proposés. Cinq ans après le dépôt initial du dossier, Addis-Abeba reste suspendue à un comité officiel de créanciers qui n’arrive pas à se conclure. La fenêtre se ferme, le service de la dette restera dû en 2027.
Sur cet arrière-plan, l’élection du 1er juin tient un rôle précis. Le Prosperity Party ne cherche pas une majorité, il cherche un score. Plus la victoire sera massive, plus elle permettra à Abiy de présenter, au printemps, deux dossiers lourds, le bouclage de la dette et l’accès à la mer Rouge. Depuis octobre 2024, le Premier ministre a fait de Massawa et d’Assab une question existentielle, qu’il enveloppe d’un mémoire diplomatique, le Memorandum of Understanding signé avec le Somaliland, sans cesse retoqué par Mogadiscio. Le voisin érythréen y voit une menace et ne cache plus, depuis février, ses préparatifs militaires.
L’opposition, ce qu’il en reste, joue donc sur un autre tableau, celui de la délégitimation post-électorale. Dans le manifeste publié le 24 avril, Eyob Mesafint, qui succède à Berhanu Nega à la tête d’Ezema, demande un dialogue national après le 1er juin, indépendamment du résultat. Le Tigray People’s Liberation Front de Tadesse Worede, vainqueur du scrutin régional du 12 avril, annonce qu’il refusera de siéger au Parlement fédéral si les garanties de l’accord de Pretoria ne sont pas réécrites. Le Conseil islamique éthiopien, plus prudent, dit attendre le taux de participation pour se prononcer.
Cette participation est, précisément, le seul indicateur que personne ne peut écrire à l’avance. À Bahir Dar, capitale de l’Amhara, où les milices Fano disputent encore le contrôle des pistes, l’organisation matérielle du vote relève du défi. À Addis, les bureaux de vote sont prêts, les agents formés, le système biométrique connecté. Dans les zones rurales du Wollega ou de l’Arsi, les listes électorales restent suspendues à l’humeur des commandants militaires. Le ministère de l’Intérieur a annoncé, fin avril, qu’il déploiera 200 000 hommes en uniforme pour sécuriser le scrutin. Ce qui revient à confirmer, en creux, que l’élection se déroulera sous un régime de quasi-état d’urgence.
Le pari d’Abiy est connu, écraser les chiffres pour pouvoir, le 2 juin, négocier en position de force avec le FMI, avec Pékin, et avec Asmara. Le risque est inverse, plus le score sera soviétique, moins il vaudra à l’extérieur. Les chancelleries occidentales, déjà absorbées par la guerre au Soudan et la fragmentation somalienne, reconnaîtront le résultat sans enthousiasme. La Banque mondiale, dont la nouvelle équipe à Addis tient un discours plus exigeant depuis février, a discrètement gelé un décaissement de 250 millions de dollars sur le programme rural, le temps que la situation sécuritaire soit « clarifiée ».
Reste alors la question qu’aucune urne ne tranchera, celle de la paix. La guerre du Tigré est officiellement close depuis novembre 2022. Mais les milices Fano de l’Amhara, l’Oromo Liberation Army, et les unités spéciales d’Asmara dessinent une carte que la légitimité du 1er juin ne couvrira pas. Si Abiy Ahmed veut sortir du second mandat avec autre chose qu’un trophée institutionnel, il devra rouvrir, entre la dette et la mer, le dossier intérieur. Sans quoi le Prosperity Party finira par ressembler à ce contre quoi il s’est construit en 2018, un appareil sans projet.















