
Le 30 avril, à Accra, Ibrahim Mahama a remis cent dix kilos d’or à GoldBod. Première livraison du programme d’accumulation des réserves voulu par son demi-frère, le président Mahama, l’opération signe l’ambition d’une chaîne aurifère verrouillée à l’intérieur, du puits aux coffres de la Banque centrale.
Le jeudi 30 avril 2026, peu après l’aube, le laboratoire d’essais de GoldBod, planté entre les barres administratives d’Accra et le boulevard de l’Indépendance, n’avait jamais autant ressemblé à une chambre forte. Dans la cour, un convoi de pick-up, escorté par la police, déposait cent dix kilogrammes de barres aurifères, soigneusement scellées. Devant la délégation, Ibrahim Mahama, patron d’Engineers and Planners, premier groupe minier ghanéen à capitaux entièrement locaux, serrait la main de Sammy Gyamfi, le visage rond et la cravate impeccable du directeur général du Gold Board. Trois mois plus tôt, en janvier, l’État avait pris à Gold Fields la concession de Damang, dans la région Wassa-Ouest, et la lui avait offerte. Cent dix kilos. Soit, au cours du jour, près de douze millions de dollars. Et, surtout, le premier dépôt vivant d’une doctrine.
Cette doctrine porte un nom de programme, the Accelerated National Reserve Accumulation Programme, et un acronyme administratif, ANRAP. Elle prolonge une bascule entamée en 2023 par la précédente équipe, le Gold for Reserves, mais en change la nature. Là où l’ancien dispositif rachetait, à la marge, l’or des artisans, la version Mahama cible désormais les concessions arrivées en fin de bail des majors étrangères et les confie, par appel d’offres encadré, à des conglomérats nationaux. Le 7 avril, la Lands and Natural Resources Ministry validait le dossier d’Engineers and Planners pour Damang. Le 18, Gold Fields signait le transfert. Le 30, les premiers lingots passaient sous la marque GoldBod.
Le résultat est, à court terme, spectaculaire. Au 31 décembre 2024, le Ghana disposait de 8,9 milliards de dollars de réserves brutes. Au 28 février 2026, la Bank of Ghana en affiche 14,5 milliards, le plus haut niveau jamais atteint, selon le caucus majoritaire publié à Accra fin avril. Le cedi a repris 41 % en 2025, l’inflation est tombée de 23,8 % en 2024 à 3,3 % en février 2026, et le ministre des Finances Cassiel Ato Forson projette une croissance de 4,8 % pour l’exercice. Aux assemblées de printemps du FMI à Washington, fin avril, Forson présentait Ghana comme la « première reset story » du continent.
L’architecture est lisible. Au sommet, John Mahama, président depuis janvier 2025, élu sur la promesse d’une réinitialisation après les mois noirs de Nana Akufo-Addo. À ses côtés, Forson au Trésor, Gyamfi au GoldBod, et le gouverneur de la BoG comme caisse de stockage des lingots. À côté, et c’est tout le sel, Ibrahim Mahama, demi-frère du président, qui hérite simultanément du chantier minier le plus ambitieux du pays. La concentration des fonctions stratégiques autour d’un cercle familial et politique très restreint pèse, dès la première livraison, sur la lecture de la transaction.
C’est là que la doctrine vacille. Damang n’est pas un gisement neuf, c’est une concession en fin de souffle, que Gold Fields s’apprêtait à fermer en 2025 au prix d’un programme de mise en veille accepté par le ministère sortant. La reprise de la mine par Engineers and Planners exige donc une stratégie de prolongement, exploration latérale, retraitement des résidus, exploitation de la zone Huni, sans laquelle les 110 kilos de fin avril resteront un trompe-l’œil. Le marché aurifère, lui, est à un sommet historique, et a beaucoup pesé dans l’embellie monétaire. Au-delà du cycle, la rente souveraine est moins solide qu’elle n’y paraît.
Le FMI, dans son examen de février, salue le rythme d’accumulation, mais signale un point précis, le coût de stockage et de couverture pèse intégralement sur la BoG, sans budgétisation explicite. Sammy Gyamfi a publiquement reconnu, fin avril, que le bouclage comptable du programme exigerait, dès 2027, une réforme statutaire pour transférer ces charges au Trésor. Autrement dit, la prouesse des chiffres masque, pour l’instant, une avance que la Banque centrale fait à l’État. La ligne de crête est étroite.
L’autre angle d’attaque est politique. Concentrer les concessions stratégiques entre les mains d’un cercle proche du président expose le programme à l’usure démocratique. À Tamale, à Bolgatanga, à Sunyani, le NPP, encore sonné par sa déroute de 2024, dénonce une « privatisation interne » et prépare une saisine de la Commission on Human Rights and Administrative Justice. La Ghana Chamber of Mines, elle, observe en silence, attendant l’issue du transfert annoncé de Tarkwa. Le pari de Mahama est qu’avant les municipales de 2027, l’or aura plus parlé que les soupçons.
Reste l’enjeu régional. Si la doctrine ANRAP tient ses promesses, et que Damang devient l’archétype d’un transfert ordonné des actifs aurifères vers des opérateurs nationaux, sans choc productif majeur, Ghana fournira au continent un exemple rare de souveraineté minière sans expropriation, à l’inverse du modèle Mali ou Burkina Faso, où l’État a forcé les renégociations sous menace de saisie. Côte d’Ivoire et Sénégal, qui regardent tous deux les modalités de leurs prochains baux Newmont et IAMGOLD, observent. La Bank of Ghana, dont les coffres comptent désormais plus de quatorze tonnes d’or, peut afficher un ratio de couverture extérieure que les voisins UEMOA n’atteignent qu’à coup d’eurobonds.
Mais l’épreuve viendra du second cycle. Il ne suffit pas qu’Ibrahim Mahama livre cent dix kilos en avril. Il faut que les concessions reprises produisent autant que celles cédées par Gold Fields, et que le tandem Forson Gyamfi tienne la corde du FMI sans céder à la tentation budgétaire. Sinon, Damang ne sera qu’un trophée. Et John Mahama, le président qui aura privatisé l’or à l’envers.














